Il est beaucoup questions d’identités et de sacré dans cette 14e édition de la biennale de Dakar. « Ndaffa », qui veut dire ‘’forger’’ en langue locale Sérère s’inscrit dans cette dynamique de retour aux sources ; Roots. A voir les expositions des artistes de cette biennale, ainsi que celles des élèves de l’institut des Beaux-Arts qui ne sont pas en reste, l’on déduit que les artistes se sont bien alignés à leur thème.
Ce jeudi 9 juin, l’une des banques de la capitale sénégalaise a changé de visage. La BNDE s’est transformée en musée des Arts en offrant une vitrine d’exposition aux étudiants. Fiers de partager leurs travaux avec le public venu nombreux assisté à leur parade d’arts visuels, les étudiants, pour la plupart en quatrième année de formation à l’école des Beaux-Arts ont rivalisé de talents, de créativité, et d’identité, à travers leurs œuvres. A l’image d’une cérémonie de remise de diplôme, l’ambiance chaleureuse et festive est assurée par l’orchestre musical de l’école des Arts. Les tambours qu’ils battent au rythme de leurs voix mélodieuses font bouger, inconsciemment, certains invités, visiblement épris de musique.
Après le discours du directeur de la banque, les étudiants ont présenté et désenveloppé leurs œuvres, toutes, bourrées de sens : «Beauté du poison, ‘’Beekoor’’ qui veut dire famine en langue Wolof, évaporation de la sagesse, prudence, appel à la sauvegarde de l’environnement, », pour ne citer que ceux-ci.

Leurs peintures, aussi abstraites les unes que les autres, incitent à la réflexion. Impossible de trouver au premier coup d’œil, le message véhiculé sur le tableau d’Awa. Et c’est fait exprès. La jeune dame, confie préférer l’art abstrait, pour son fort pouvoir de suggestion. « Avec l’art contemporain, il faut savoir user de la manipulation. Parce qu’étant au niveau du supérieur, on nous forme plus à devenir des professeurs d’éducation artistique, doublé d’une formation en peinture. Ce qui veut dire qu’il nous faut posséder un troisième œil fort développé ». S’exprimant sur des supports tels que la toile, le papier, l’étudiante en quatrième de formation a exposé trois de ses tableaux. Sur « la beauté africaine », intitulée de son premier tableau, la dame au voile explique que c’est une représentation de l’ethnicité africaine. « J’ai voulu mettre en exergue la diversité ethnique de l’Afrique. Lorsque l’on évoque son appartenance à la Casamance par exemple, poursuit-Awa, on a tendance à nous dire qu’on est diola, forcément. Alors que le Sud du Sénégal est un carrefour d’ethnie ». La jeune artiste a immortalisé cela à travers ce décor illustré de perles, de cauris, très présents dans la culture casamançaise. « Chaque perle, chaque combinaison, chaque motif, possède sa signification. Il faut être un initié pour en avoir connaissance. De même, il faut savoir qu’il est tout aussi important de savoir exactement quel évènement ou occasion correspond à chaque perle. Il en de même pour les pagnes ».

Sa deuxième œuvre dite ‘’évaporation de la sagesse’’, n’est abstraitement pas trop éloigné de la première puisqu’elle renvoie à cette terre d’Afrique et à ses mystères. Et patience à ceux qui voudront la déchiffrer.
En fin de formation, Marcel Gomis dit Max, de son nom d’artiste est des élus de l’école des Arts, exposant à la BNDE. « Je travaille généralement sur le thème de l’afro-futurisme », pose-Marcel Gomis, répondant à la question de savoir sur quoi porte ses œuvres. « Mes travaux tournent généralement autour de l’espoir. Car l’afro-futurisme consiste à s’inspirer du passé, du présent afin de se projeter dans le futur ». Il s’agit d’après le jeune artiste de reconstruire le futur en tant qu’africain. Il a été inspiré d’après lui, par le manque d’inspiration de la jeunesse. « Etant du côté des jeunes, je trouve que nous sommes encore sous l’endoctrine de l’occident alors que nous gagnerions à ce qu’aussi bien nos réflexions, que notre vision des choses soient inspirées par notre propre histoire et culture lesquelles rivalisent de richesses et de diversités ».
L’Afrique prend ses aises dans ses œuvres à lui. ‘’Tama’’ et ‘’Sabar’’ (instruments de musique africaine), masques africains, sont pleinement ancrées dans ses œuvres afro-futuristes. Cette année, 2022, marque sa première exposition à l’occasion de cet éminentissime rendez-vous artistique. « C’est inoubliable ! dit-il. L’opportunité est immense, ma joie incommensurable », exprime-t-il fièrement.
Au premier contact, l’on devine aisément, cette âme d’artiste qui ressort dans leurs manières peu communes de se présenter, jusque dans leur style atypique. Ce n’est pas le cas de Marcel Gomis. Lui, le dissimule comme cette toute petite flamme de spiritualité naissante que l’on cache pour lui donner une chance de prendre son envol.

‘’Beauté du poison’’. Une des œuvres phares de cette grande exposition des élèves artistes, a attiré plus d’un regard. Est-ce parce que c’est une femme, belle de surcroît ? Nul doute que sa beauté et son charisme attirent au premier coup d’œil. Mais cette œuvre de la dite Dasha, Aida Ndiaye de son vrai nom a, en elle, cette portée abstraite, qui ressort dans les tableaux de sa collègue Awa. La dame du tableau de Dasha révèle une personnalité sadique, enveloppé dans un visage aux traits d’une beauté remarquable. « Ce tableau a pour but de souligner la dangerosité de la femme. Elle est une des plus dangereuses créatures de toute la création. Je voulais faire transmettre, à travers ses yeux, sa bouche, l’expression de son visage, une émotion négative, cachée au fond de son âme », relate-Dasha. Le fait que l’artiste peintre soit une femme y est aussi pour quelque chose, souffle-t-elle. « On se comprend mieux entre femmes je trouve », lance-t-elle. « Nous avons pour la plupart, cette capacité à encaisser et refouler émotions sur émotions négatives, autodestructrices, en les vivant dans notre intérieur, avec une patience et un silence insoupçonné. Mais à un moment ou un autre, ces blessures encore saignantes deviennent insupportable à vivre. A ce moment, elles se ravivent. Et à travers nos comportements ou notre façon d’être qui changent, nous passons un message à nos proches pour leur faire savoir que ça ne va pas même si, c’est de façon inconsciente. D’où la beauté de cette dame au caractère trempé apparent, qui ferait fuir n’importe qui aux intentions malveillantes». Dasha dit que la femme est difficile à cerner parce que lorsque le Créateur créait Eve, il a fait rendormir Adam afin de préserver le secret de la création de cet être qui donne vie.

Son deuxième tableau également signé Femme, fait penser que la talentueuse artiste n’œuvre que pour cette créature divine qui la fascine tant.
Mais non ! Son talent est immense et son pinceau polyvalent. « Le thème de mon mémoire porte sur la création d’un parc écologique. Mes œuvres actuelles véhiculent même beaucoup plus un message portant sur l’environnement. Ce tableau-ci reflète juste la beauté de l’africaine », dit-Dasha. « Comme dessin d’observation, les étrangers intéressés par la culture africaine aime voir une représentation féminine africaine authentique ». Mais l’importance qu’elle accorde à l’environnement ressort à travers ses peintures. Aussi important dans la peinture que dans la musique, le rythme est une pause dans un ensemble permettant à la force créatrice d’intervenir et d’ajouter de nouveaux éléments, une forme, une mélodie, une coloration.
On ne peut évoquer la femme, même de façon abstraite, en omettant son environnement selon Dasha. « Au sein de nos sociétés africaines, quand notre environnement immédiat est mal entretenu, on questionne la présence féminine. N’y a-t-il pas une femme dans cette maison ? demande-t-on dès lors. Donc, c’est ce qui motive le choix de mes couleurs, chaudes, vertes, faisant référence à la nature, pour le décor des tableaux », explique-l ‘étudiante en quatrième année de formation.
Un tee-shirt blanc, un pantalon wax aux couleurs multiples et disproportionnées, les mèches attachés derrière la nuque, le sac accroché sur la poitrine, un visage sans poudre ni fard, le tout finalisé par des paires de basket, l’auteur de ces peintures féminines, à l’accoutrement simple, diffuse elle-même une personnalité assez mythique.
Pour que l’Art respire par un souffle nouveau
Le directeur de l’école nationale des Arts Salif Diedhiou et Ciré Cissé ont soulevé un point important pour les acteurs culturels : le financement. « L’Institut de formation va passer de l’école nationale des Arts à école des métiers de la Culture », révèle-le directeur. « A cet effet, il est temps que la donne soit renversée », lance- Salif Diedhiou. D’après lui, l’impact que devait avoir le développement de cet institut dans la conscience collective sur l’importance des métiers des Arts et de la Culture laisse à désirer. « Jusqu’à présent bon nombres de parents trouvent problématique et risqué de laisser leurs enfants embrasser les métiers de l’Art visuel. Les riches envoient rarement leurs enfants suivrent leur passion en ce sens du coup, la plupart de nos étudiants viennent de milieu assez précaire. Il est grand temps que les choses bougent de ce côté. Nous devons montrer que les métiers de l’Art sont tout aussi nobles, pleins de sens et ont de l’avenir. Il faut que les métiers de notre sphère professionnel cesse d’être une option », tonne-le directeur scolaire des présents élèves, qui leur lance ainsi un subtil message sur leur mission.
Le directeur de la banque accueillant cette exposition abonde dans le même sens et soutient qu’il faut des moyens de financements pour l’émergence de l’art africain. Ce que Ciré Cissé appelle le ‘’mécénat bancaire’’.
Il leur reste moins d’un mois à ces étudiants du monde des Arts avant leur entrée dans le monde professionnel. Leur école a une valeur prépondérante dans leur milieu. Ils en ont manifestement conscience et montrent en ce sens, que la relève du milieu artistique des Arts visuels est assurée.

