Lorsqu’on y pénètre, rien ne suscite un sentiment d’attraction. Hormis les étudiants, rien ne montre que l’on est dans une école, de mode. Nichée au cœur de l’école nationale de formation maritime, l’ICCM est l’institut national de coupe, de couture et de mode. L’absence de décor est justifiée par le fait que l’ICCM n’occupe qu’un seul palier de l’immense établissement maritime.
Quand on est passionné de mode et que l’on rêve d’en faire son métier, le premier obstacle est souvent de trouver la bonne formation. Une carrière dans la mode nécessite tout autant, un développement des connaissances, l’acquisition des techniques, et un réseau. A l’ICCM, l’admission se fait par voie de concours, organisé par la direction des examens, concours et certifications. L’on intègre l’école soit par le niveau BTS, qui requiert absolument le bac ou son équivalent le BT habillement, soit par le niveau BT (bac technique), nécessitant l’obtention du BFEM ou le CAP habillement. La formation dure trois années, l’année probatoire inclut. A les entendre parler du concours, l’on pense certainement qu’il faut un savoir faire, un certain talent ne serait-ce que dans le dessin de modèles pour réussir le concours. Mais non ! « Il nous arrive de prendre des candidats qui n’ont aucune maîtrise de l’art plastique, confie-Mme Ndiaye.
Deux départements régissent les cours : technicien de l’habillement, et celui de stylisme-modélisme. Ces départements regroupent d’autres matières dont l’infographie, le moulage, l’étude de modèle, le patronage de tracée, le vocabulaire de la mode en anglais, les dessins techniques, les mathématiques appliqués servant à la création de volume pour, donner au vêtement la forme adéquate, d’après M. Diatta professeur de moulage.
Les cours de gestion et d’éducation physique proposés sont tout aussi intriguant. Pourquoi des cours d’EPS, d’autant plus que dans la majorité des écoles supérieures, cette discipline ne figure pas dans l’emploi du temps. « Le métier de couturier nécessite une position assise prolongée, surtout pour le technicien de l’habillement. Ce qui, à la longue, peut entraîner certaines maladies professionnelles. Le cours d’EPS a donc son importance, » explique la directrice de l’école.
Des étudiants passionnés et des étrangers qui y trouvent leurs comptes.

A l’ICCM, étudiants et professeurs ont laissé leur passion les mener vers leur profession. Assis devant son catalogue de modèles, Abdou Rachid Ndiaye, étudiant en BTS, prépare son mémoire de fin de cycle. L’histoire de ce jeune homme, qui était destiné à une carrière de pharmacien en surprendrait plus d’un. « J’ai mis fin à mes études à la faculté de médecine au département de pharmacie, qui ont duré trois ans. Pour la seule raison, que j’ai toujours été animé par tout ce qui touche à la mode. L’on est obligé parfois de suivre le bon vouloir des parents mais, à un certain moment, il faut prendre ses responsabilités et suivre son coeur. Pour moi, la mode n’est vraiment pas une porte de sortie. C’est une ambition, un rêve, un projet. Tout est parti de mon style vestimentaire. Les gens me complimentaient, d’autres me copiaient. En faisant des portraits de marabouts, des esquisses de jeunes filles, mon entourage s’est rendu compte que j’étais doué pour cela. Au final, mes parents m’ont apporté leur soutien, » raconte-t-il.
Contrairement à Rachid, Mariama Bèye, a bénéficié du soutien de son père. Le bac S en poche, la jeune fille a su que sa vocation était dans le milieu de la mode. « A l’âge de douze, treize ans, je dessinais mes propres modèles. C’est mon père qui m’a fait part de l’existence de cette école, il me voyait dessiner des modèles. Je n’ai pas connu de contraintes parentales comme certains de mes camarades, dit-elle. Généralement, ce qui explique ce refus, c’est que la plupart des parents digèrent mal le fait que leurs enfants laissent tomber les études pour se consacrer à ce qu’ils appellent, la « couture ». Pour eux, la mode c’est seulement apprendre à coudre, la plupart ne comprennent pas, que c’est tout un ensemble, tout un processus d’apprentissage, tout un art » dit-elle.
A la question de savoir si avoir le bac S joue de quelque façon que ce soit dans l’exercice de cette profession, M. Diatta affirme : « Les scientifiques sont beaucoup plus modélistes que stylistes. Les littéraires eux, connues pour leur imagination, sont plus doués pour la création. »
Ndeye Fama Mbodj elle, a intégré l’école par voie payante. « J’ai eu mon bac en 2011. J’ai connu l’école sur le tard. J’ai été à l’université de Ziguinchor, au département de tourisme, durant deux années. J’ai intégré l’ICCM par voie payante parce que, je ne voulais plus attendre. Je fais partie de ces étudiants qui, en venant ici, ne savaient même pas tenir un crayon. Pour la coupe je n’avais pas de problème car, j’avais déjà une base. Aujourd’hui, l’art de dessiner un modèle n’a plus de secret pour moi. » Dans la classe de Fama, chacun est fort dans un domaine. Ndeye Fama est plus intéressé par l’artisanat, le travail manuel, la teinture. C’est ce qui l’a mené à Diourbel pour un stage.
L’on sent une certaine reconnaissance se dégager dans les mots de Zoumana. De nationalité nigérienne, l’étudiant en deuxième année de BT, est militaire de profession. « Je suis venu dans le seul but d’acquérir des connaissances dans la couture, et le partager avec mes collègues militaires du Niger, » narre-t-il. « Je fais partie de l’atelier militaire de la gendarmerie, poursuit-il. C’est une question de passion. « De plus, une fois à la retraite, je pourrai fonder ma propre entreprise, même si c’est un atelier de couture. » Il lui reste à peu près seize années de service militaire, mais cela n’empêche pas Zoumana de songer à la retraite. « Mon objectif c’est de pouvoir confectionner des tenues militaires, » dit-il fier. Zoumana a intégré l’école grâce à l’armée nigérienne. Les critères de sa sélection sont celui, ‘secret défense’. « Si l’on a nous, militaires, la capacité de confectionner nos propres tenues, nous nous passerons volontiers de commandes faites en Europe. Ce sera du consommer local, dont toute l’armée bénéficiera. »
Leurs rêves, révolutionner le monde de la mode, et renforcer leur connaissance en Europe, dans ce domaine créatif, valorisant et un peu « show-off ».

Des formateurs, purs produits de l’école, des artistes dans le corps professoral.
Yaye Marie Mbodj, Abdou Lahat Gueye, Djibril Sagna, ces professeurs ont eux-mêmes tiré leurs connaissances dans ce domaine au cœur de cette école. Pas étonnant que les étudiants soient pétris de cette même passion, avec des encadreurs qui, à peine sortis de ce cadre de mode, ont créé leurs marques, puis sont revenus partager leurs savoirs avec les plus jeunes.
Yaye Marie Mbodj, professeur de stylisme a intégré l’école au niveau BFEM. « Dès la classe de seconde je me suis consacrée à la mode qui m’a toujours fait rêver, d’autant plus que l’on forme avec le métier proprement dit. J’ai fait trois années de BT, et six ans de formation, » se rappelle-t-elle. Professionnellement, Yaye Marie exerce le métier avec une marque à son actif.
Celui que l’on appelle affectueusement doyen, M. Diatta est de la deuxième promotion de l’ICCM. Il est professeur de technique de l’habillement. « Dans ce domaine, nous avons différentes techniques permettant de construire le vêtement. Celui-ci ne s’arrête pas juste à la coupe, à la conception. La matière, l’entretien, le matériel servant à la confection du vêtement, entrent en compte » nous-renseigne-t-il sur son domaine. Concernant le considérable écart entre l’effectif des filles et celui des garçons dans l’apprentissage des métiers de la mode, il explique : « Au départ, poursuit-il, l’on disait que c’était un métier typiquement féminin. Cette disparité perdure toujours. La preuve, dans les salles de classe l’effectif des filles est largement supérieure à celui des garçons, » nous-informe-t-il.
L’on compte aussi des artistes dans le corps professoral. Barkinado Bocoum, est connu mondialement en tant que peintre, grâce à de nombreux prix remportés. A l’ICCM, il dispense des cours de dessin de mode, couleurs et créativité vestimentaire. Dans le domaine du vêtement depuis 2007, il essaie d’apporter une touche créative et artistique. Il accompagne les étudiants dans leur phase finale de mémoire et de présentation de diplôme final.
Le mémoire des étudiants de mode est identique à celui des autres domaines à une différence près. Le jury composé des grands noms de la mode au Sénégal tels que Thiané Diagne, Binta Salsao, Tima Fashion, Angélique Diedhiou, Fa Gueye, Amadou Diop Da Fashion, Laye Diarra, jugent d’un dossier divisé en quatre parties présenté par les futurs stylistes-modélistes. « La partie littéraire constitue la recherche documentaire écrite, visuelle, la carte de référence, la problématique. Dans la partie artistique, les étudiants montrent le processus de création pour le choix de la justification des couleurs, des formes, les techniques graphiques. La partie technique fait appel au patronage, au moulage, au dossier technique, à la confection de cinq modèles. La présentation scénique constitue la dernière partie. Ce qui facilite les contacts entre ces professionnels qui tiennent le stylisme sénégalais et les étudiants pour leur insertion professionnelle, » explique M.Bocoum.

Un problème de visibilité et d’espace
C’est à croire que les écoles publiques du Sénégal souffrent du même problème. La visibilité, c’est là où le bât blesse. A l’image du Centre de Formation Artisanale (CFA), l’ICCM n’est pas tout à fait connue du grand public. Mme Ndiaye, directrice de l’établissement mode apporte des éclaircissements par rapport à cet état de fait. « Il est vrai que nous avons un problème de visibilité. Cette situation résulte sans doute du fait que l’école est passée par différents ministères, notamment celui de la culture, de la jeunesse, et récemment du ministère de la formation professionnelle. Mais, nous comptons améliorer cela. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle depuis quelques années, nous sommes assez présents dans les réseaux sociaux, avec à notre compte, une page Facebook, alimenté par les formateurs en informatique, explique-t-elle. Par rapport à l’établissement en tant que tel, d’autres soucis se posent. En premier, la directrice a nommé l’emplacement. « Nous menons un plaidoyer pour la délocalisation de l’école, » nous-renseigne-t-elle. En effet, hébergé par l’école nationale de formation maritime, l’ICCM, ne dispose que d’un couloir. « Nous recevons énormément de demandes que nous ne pouvons satisfaire faute de locaux, d’espaces. Donc, si nous voulons au moins respecter une exigence de travail, c’est à dire la qualité, il nous faut une espace plus conséquente afin que nous puissions faire face aux demandes. » Le deuxième problème soulevé par la directrice est le manque de matériels. « Nous sommes une école de haute-couture, les machines à coudre sont un outil de travail. Leur panne crée un handicap dans la pratique de la couture des élèves. »
Mme Ndiaye n’a pas manqué de préciser que l’école fonctionne avec le budget de l’Etat du Sénégal et que depuis quelques années, le ministère leur a permis d’accepter une formation payante. « Seuls cinq étudiants paient en contrepartie. Cette ressource nous permet tant bien que mal, de faire face à certaines dépenses. Dans le cadre de nos prestations de services, l’ONFP et 3FPT nous envoient des professionnels pour des renforcements de capacité. »
L’on entre dans ce lieu, et l’on en sort dopé d’une énergie motivante, et animé d’une indescriptible envie de rallier cette école. L’absence de décor est largement compensée par la chaleur humaine qui s’y dégage, la passion, la motivation, l’ambition, et la volonté qui en sont les maîtres-mots.

