Entre le vacarme des klaxons de véhicules, le vrombissement des motos et le cri strident des jeunes qui se tuent autour d’un babyfoot à quelques encablures de la mairie de Bamba Fall. C’est dans cette ambiance que ces hommes et femmes, filles et garçons tentent de trouver un sommeil du juste, après une dure journée de labeur ou certains font la manche en se faufilant entre les véhicules, le temps que le feu se met au rouge. A la Médina, ces individus qui ont quitté leurs localités pour venir dans la capitale dorment à la belle étoile devant les magasins du marché Tiléne à la merci de l’insécurité ambiante et du bruit de la nuit.
Des tentes de fortunes en toile légère, des morceaux de tissus rattachés les uns des autres pour avoir une tente et être à l’abri des yeux des noctambules et des derniers passants. Voilà le triste et désolant décor qui campe les rues du marché Tilène, la nuit tombée.
Située au cœur du mythique quartier de la Médina qui a vu naitre la star planétaire Youssou Ndour. Les dédales de la Médina qui doit son nom à la Médine de la Mecque offrent une image de ces taudis, une fois la nuit tombée et le ciel serti de milliers d’étoiles.
Les devantures des échoppes de ce marché très fréquenté deviennent des dortoirs pour les sans-abris, les alentours de la mairie de la Médina sont aussi occupés par ces personnes qui n’ont pas ou poser la tête le temps d’une nuit.
Le calvaire des sans abri de la Médina
Elle a quitté son village natal, ça doit faire bientôt une dizaine d’années avec ses deux petites filles à l’époque, pour venir à Dakar sans but précis juste quitter cette bourgade ou elle n’avait plus envie d’y vivre. « YAGG NA Dakar, j’ai duré à Dakar bientôt dix ans que je traine dans la capitale avec mes deux filles. Elles ont grandi à Dakar. Elles ne connaissent que cette ville maintenant ». Au moment où elle lâche ces mots, ces deux progénitures à peine dans l’adolescence, car âgées respectivement de neuf ans et douze ans chuchotent des choses entre elles. Elles ont des stigmates de la capitale. Tresses à la mode, téléphone portable qui appartient à la maman, ces deux nymphes ont gouté à la mondanité de la capitale qui pervertit plus vite qu’un prestidigitateur. Mais mère Tine a l’œil bien gardé sur ses deux filles qui grandissent trop vite. « Je fais de mon mieux le temps de la nuit de leur prodiguer des conseils sur les dangers la capitale qui les guettent en tant que filles surtout ». Mais comment échapper à la tentation, au vice, au vol et au viol, quand on dort à la belle étoile sur les dédales, aux devantures de boutiques, une fois la clé sous le paillasson le soir.
« On n’a pas le choix si on l’avait, je ne serais pas à Dakar parfois même obligée de tendre la main, pour manger et nourrir mes deux filles qui font le travail de ménagère. Mon mari est décédé depuis. Comme je n’avais personne au village, j’ai préféré venir ici à Dakar pour avoir de l’aide. Sa voix est gagnée par l’invocation de ce pan de son histoire. Le visage crispé tel un poisson crevé, Mère Tine est originaire d’un village dans la région de Kaolack, nom qu’elle refuse de dévoiler. Elle a perdu toute sa splendeur. Bien dotée par dame nature, un inconnu peut facilement lui donner la soixantaine. Que nenni. Ce sont les épreuves de la vie qui lui ont volé sa beauté et elle a tout perdu même le sourire », se désole-t-elle.
Mais le cas de cette dame on peut le multiplier à foison dans les labyrinthes de la Médina, devenues des dortoirs pour ces venus d’ailleurs à la quête de pitance. Ils partagent le sort de dormir dans la rue.
Et, c’est au niveau des grands magasins qui jouxtent la Mairie de la Médina de Bamba Fall que le décor est le plus vrai dans toute sa laideur. Des tentes faites de toile, de morceaux de tissus pour se couvrir en cette période d’hivernage surtout. A la Rue 18 Lamine Barry, ces tentes d’infortunes ne choquent plus les voisins de luxe et autres passants. Une dizaine de tentes dressées à quelques encablures de la capitale, Dakar, au pays de la Téranga. S’affairant à joindre les deux bouts de tissu pour que sa tente puisse rester debout, Seynabou Diouf a laissé derrière elle, une famille pour venir à Dakar. « Mère Yandé » comme l’apostrophe ses filles qui s’activent comme elle a dressé cette tente qui sert de chambre est une quinquagénaire originaire du Baol. « Çà et là de vulgaire slips que les yeux des passants refusent de détourner, laissés là par ces jeunes filles qui font le travail de ménagère à Dakar. La chaleur en cette période d’hivernage pousse encore ses filles à errer encore dans les ruelles de ce marché. L’odeur perfide des poulaillers et les tas d’ordures qui jonchent les rues du marché que des techniciens de surface retroussent les manches pour rendre les lieux propres.
Les travers de la rue
« Nous dormons dans la rue, nous n’avons pas les moyens financiers pour payer le loyer et les filles qui travaillent ne peuvent pas payer un loyer et envoyer de l’argent à leurs parents restés au village. C’est pourquoi, nous dormons à la belle étoile avec ces filles à la merci de tous les dangers. Mais on s’en remet à Dieu qui veille sur tout le monde. On n’a pas où aller. Il y a deux ans une personne nous avait prêté un bâtiment en construction à Fass, mais après plus d’un an, il est venu reprendre sa maison pour continuer la construction et depuis lors on squatte les alentours du marché. Ici, il y a plus de sécurité, il y a des vigiles qui assurent la sécurité du marché et qui veillent aussi sur nous. Même si parfois nous sommes victimes de vols car les brigands ont toujours une longueur d’avance sur les vigiles ». Mais, d’après mère Yandé, le plus grand risque c’est, la perversion. « Je pense tout le temps aux filles, car elles sont exposées. A Dakar, les garçons tombent dans le vol et les filles dans le vice surtout quand on dort à la belle étoile ».
Des jeunes filles devenues des proies faciles mais qui résistent
«Jeune fille frêle avec des yeux de biches, arborant une tenue traditionnelle. Daba, la vingtaine, les gestes mesurés, cette jeune fille arrivée dans la capitale est consciente des dangers qui la guettent ».
A la Médina, ces familles qui occupent ces devantures des échoppes « dorment en marchant ». « Quand on dort dans la rue, on ne ferme pas l’œil. D’une main, elle rabat ses cheveux sur le derrière de sa nuque un geste de féminité chez les dames. Le regard hagard, Daba se méfie beaucoup des hommes qui rôdent autour des tentes et du marché, la nuit tombée. Ils nous font des avances, mais moi je ne les réponds même pas, je suis à Dakar pour gagner ma vie, j’essaie encore de tenir debout pour ne pas sombrer dans les travers de Dakar et de rester sourde à l’appel des sirènes », confie-telle.
Solide gaillarde au regard ferme que ni les corvées ménagères, ni l’usure des saisons ne parviennent à décourager, Seynabou Faye veille sur ses enfants une fille de seize ans et son ainé de 21 ans. « Tous les deux travaillent l’une comme ménagère l’autre comme maçon. Ils m’aident tous les deux, mais on ne peut pas prendre de chambre pour le moment. Lui, il dort avec des amis, ils ont pris une chambre dans le quartier. Tu sais les filles, elles sont trop exposées, elles sont parfois victimes de grossesse précoces ou non désirées et tout cela est du fait que nous n’avons pas d’abris ou nous poser la tête le soir et être loin des regards », lâche cette mère de famille.
« C’est une vie de misère creuse comme le jeûne que nous menons dans la rue. Ici la nuit tu n’as même pas ou faire tes besoins naturels. Mais comment faire comme dit l’adage si on n’a pas ce que l’on veut on se contente de ce l’on a ». Résignée à accepter le sort que lui réserve le destin, cette vielle femme qui ne tient presque plus sur ses deux jambes fera le retour en cercueil auprès des siens. Pour Yaye Rama, il n’est pas question de retourner au village. Originaire d’une bourgade située dans le Sine, dont elle préfère taire le nom. Cette septuagénaire fait la manche sur l’avenue Blaise Diagne et la nuit, elle dort à la Médina au cœur du marché Tilène. Cette vieille dame que la jeunesse a quitté depuis, et la pudeur aussi car à demi nu avec des seins flasques qui ne pourra enflammer un nouveau circoncis, Yaye Rama a abandonné les siens pour regagner la capitale. « J’étais laissée à moi-même et personne pour s’occuper de moi. J’ai plié mes bagages que je pouvais emporter et venir ici, les croyants m’aident et le soir comme beaucoup de personnes, je dors près des alentours de la Mairie. Ici on peut dormir tranquille », fulmine cette vieille dame.
A la Médina, ces dormeurs étalent nattes et autres matelas pour prendre les lieux et en profiter avant le lever du jour. Devant ces magasins, devenus le temps d’une nuit, un dortoir pour les sans-abris venus d’ailleurs.

