De Abdoulaye Faye, correspondant de Teranganews à Diourbel
Le mois de Ramadan est assurément un temps de recueillement et de ferveur spirituelle par excellence. Et, à Diourbel, cité ou le Cheikh Ahamdou Bamba Mbacké fut assigner à résidence durant quinze ans, vit au rythme du récital des panégyriques du « Fulkul Mashun » écrit par le fondateur du Mouridisme. Chaque jour, ils sont des dizaines de fidèles venus de tous les quartiers pour prendre part à la déclamation des panégyriques du Cheikh dans une ambiance de recueillement et de piété.
A Diourbel, c’est l’effervescence et la ferveur avec le récital du « Foulkoul Mashoune » une œuvre qui fait partie des plus grandes œuvres littéraires que le monde musulman ait connus. C’est un recueil de poèmes d’une richesse et d’une diversité inouïe en termes de lyrisme prophétique. Sa force spirituelle et sa contenance en bienfaits font du recueil un abreuvoir divin qui dépasse tous ce que l’humanité pourrait imaginer.
Son auteur, Cheikh Ahmadou Bamba Khadimou Rassoul, faisait de temps à autre des révélations à son propos quand l’occasion se présentait. De ce fait, Serigne Touba affirmait qu’à chaque fois que le récital du « Foulkou Mashoune » a été effectué, les portes de l’enfer seront à jamais fermées pour ceux qui ont effectué la déclamation des vers et pour ceux qui ont écouté la lecture religieusement jusqu’à son terme. Le paradis sera leur demeure, et il ne saurait en être autrement. En plus ils seront élevés au rang des plus grands saints et auront la même considération que les valeureux qui ont consacré leur vie à l’adoration et au « jihad ».
La miséricorde universelle contenue dans le « Fulkul Mashun » est matérialisé, par ailleurs, à travers son nom qui renvoie littéralement à l’Arche de Noé, dont Serigne Touba certifie que Dieu lui a remis l’ensemble des secrets.

Un mois , 1er jour qui marque le début du mois de Ramadan, la communauté mouride de Diourbel, après la prière du Takoussane, a effectué l’entame de la traditionnelle lecture du « Foulkoul Mashoune ». Un cérémonial, qui a lieu tous les jours, durant le carême et qui fait converger plusieurs personnes à Keur Gou Mack, domicile du fondateur du mouridisme, pour assister à la lecture du « Foulkou Mashoune » sous la présidence de Serigne El hadji Fallou Mbacké Bassirou, frère cadet du khalife général des mourides. Il perpétue ainsi un legs de son papa Serigne Bassirou Mbacké. Qu’est-ce-que le« Foulkou Mashoune » ?
Le Ramadan rythme avec le « Foulkoul Mashoune » à Diourbel. Un des soufis qui ont puisé dans le patrimoine axiologique et expérientielle du mysticisme musulman, Cheikh Ahmadou Bamba a emprunté la voie de la sagesse soufie pour faire face à l’oppression coloniale et guider ses relations avec l’administration coloniale française au Sénégal. Le séjour du Cheikh à Diourbel, (1913-1927) offre un exemple unique pour comprendre le rôle joué par les valeurs et éthiques du mysticisme musulman dans son œuvre d’enracinement de l’Islam dans le Baol. Le déménagement de Cheikh Ahmadou Bamba vers la ville coloniale de Diourbel en 1912 marque une étape importante dans les relations entre la Mouridiyya et l’Administration coloniale.

Pour la première fois depuis 1895 le fondateur de la confrérie mouride était autorisé à revenir définitivement au Baol. Il était toujours assigné à résidence, mais sa présence dans son pays natal était moralement très encourageante pour les « Cheikh » et les disciples mourides. Ahmadou Bamba comprit aussi que son installation à Diourbel inaugurait une nouvelle ère dans ses relations avec les Français. Il demanda et obtint l’autorisation de construire une maison. La plupart de ses fils et de ses filles allaient naître durant son séjour à Diourbel. Pour lui, la ville faisait cependant partie de la dâr al-harb (ou dâr al-kufr), la terre des infidèles, et il aurait préféré retourner dans son cher village de Touba. Son installation dans le Baol oriental était en outre un bon début pour l’ancrage futur de la confrérie mouride dans sa région natale. Les mourides crurent d’abord que la détention de Bamba à Diourbel faisait partie d’un plan destiné à saper les fondements de leur confrérie. Pour les disciples, Diourbel était le cœur de la dâr al-kufr.

La ville abritait le siège du nouveau district du Baol et se trouvait sur la terre des Sérères qui continuaient à résister à l’islamisation. Pour Cheikh Ahmadou Bamba, Diourbel était un parfait exemple de dâr al-kufr. Elle était l’opposé de la cité musulmane idéale qu’il avait décrite dans son livre Matlab ul Fawzayni et qu’il voulait construire à l’emplacement de son village de Touba. Cheikh Ahmadou Bamba donna à sa nouvelle concession le nom d’albuqahat al mubarakati (emplacement béni) ou Al-Mubaraka. Le choix du mot buqahat – à la place de dâr (maison) ou madîna (ville), qu’il avait utilisés pour nommer certains villages dans d’autres contextes – est très significatif. Le fait de rebaptiser le quartier était un premier pas : il s’agissait d’investir la terre d’une signification qui la libèrerait du pouvoir français sur le plan idéologique et culturel. Mubarakati (béni) renforçait cette idée d’appropriation de la terre par les mourides, et exprimait leur volonté de se débarrasser de l’influence néfaste des Français et d’associer l’endroit à la dâr al-islam. Buqahat ajoutait un sens d’insularité et de précarité. Ahmadou Bamba se voyait comme un intrus dans la dâr al kufr.

Mouhamadou Lamine Diop, son disciple et biographe, explique que la seule différence entre la vie privée de Bamba à Diourbel et sa vie dans un pays musulman était que la charia n’était pas appliquée à cause du contexte politique. Al-Mubaraka devint rapidement le second lieu saint des mourides après Touba. Le transfert d’Ahmadou Bamba à Diourbel en 1912 plaça la Mouridiyya devant une nouvelle sorte de défi. C’est dans ce lieu haut combien spirituel que le Foulkou est récité tous les jours du mois de Ramadan. Serigne Moustapha Dieng explique : «Le Foulkou est un livre qui réunit plusieurs Xassaides du Cheikh. Pour un lettré en arabe, écouter le Foulkou est un grand plaisir parce qu’il vous permet de vous plonger dans les écrits du cheikh et de la prophétie. Ce sont des poèmes qui leur sont dédiées. C’est merveilleux d’écouter le Foulkou. » Institué par Serigne Bassirou Mbacké en 1946, le récital du Foulkou est une des particularités de Diourbel durant le mois de Ramadan. Et pour cause, tous les jours à partir de 17h, les différentes stations radios de la place émettent sur la fréquence du Foulkou qui est récité en présence des dignes héritiers de Serigne Bassirou Mbacké.
Le « Foulkou Mashoune » est couru par tous les Diourbellois qui aiment écouter les belles envolées de Mountakha Guèye. Revenant sur les origines du « Foulkou Mashoune », Serigne Mountakha Bassirou Mbacké confie : «Le Foulkou, c’est seulement son fondateur et créateur qui peut en dire les origines et la fin. Serigne Mouhamadoou Lamine Diop Dagana qui était un disciple du Cheikh et un ami intime de Serigne Bassirou Mbacké récitait le « Foulkou Mashoune ». Après son rappel à Dieu, c’est son fils tafsir Diop qui avait pris le relais.»
La particularité du Ramadan à Diourbel, c’est que la famille de Serigne Bassirou Mbacké le passe dans la capitale du Baol mais aussi veille sur le récital du « Foulkou Mashoune ». Serigne Moustapha Dieng renseigne : «le Foulkou est très intéressant dans la mesure où ce sont des livres qui sont récités et chaque jour, c’est une partie qui est lue et cela se passe ainsi jusqu’au 29ème jour du mois de ramadan. Le « Foulkou Mashoune » est lu par Abdoulaye Diakhoumpa et Khadim Gadiaga alors que l’autre partie, c’est-à-dire le khouranya et Moukhayate est lu par Mountakha Guèye.» Et Serigne Abdou Ndiaye d’ajouter : «En effet, Serigne Bassirou (1895 – 1966) et Cheikh Mouhamadou Lamine Diop Dagana initièrent tous les deux le récital du ‘Fulkoul-Mash’hun’ (un célèbre recueil de poème écrit par Serigne Touba) durant chaque mois de Ramadan. Cheikh Mouhamadoul Amin récitait alors le « Foulkou Mashoune » devant Serigne Bassirou Mbacké, et bon nombre de taillés mourides. Comme ce dernier, ‘ad-dagani’ (pour rappeler ses origines de Dagana) faisait partie des biographes de Cheikh Ahmadou Bamba.
Ces ouvrages les plus connu son ‘Irwa’u-N-Nadim’ (L’abreuvement du commensal) et ‘Al Minahul Miskiyyah’. Savant émérite, Serigne Mouhamadoul Amîn fût, comme Cheikh Mussa Kâ, au foyer appelé Daaray Kamil. Avec ses paires, ils sont chargés de lire et de transcrire le Coran en plusieurs exemplaires. Dans son ouvrage ‘Irwa’u-N-Nadim’, il y présente un poème qu’il a écrit en faveur des scribes qui constituent ce foyer.

Cet après-midi du jeudi, à Keur Gou Mack, jeunes, vieux et enfants, tous convergent vers l’emplacement du récital du « Foulkou Mashoune » , un bâtiment qui est érigé dans la grande concession de Serigne Bassirou Mbacké. « Assister à la prière du « Foulkou Mashoune » tous les jours du mois de Ramadan vous procurent longévité. Le Foulkou, c’est une spécificité de Diourbel », a fait savoir un fidèle. Cette spécificité a été élargie à Dakar, Kaolack, Mbacké, Pout, Porokhane par Serigne Moustapha Bassirou Mbacké, défunt frère aîné de l’actuel khalife général des mourides, qui en avait donné le Ndiguël. Revenant sur la définition du Foulkou, Mountakha Gueye un des principaux « « Foulkou Mashoune » » confie : «Le Foulkou, c’est un nom arabe qui veut dire accueil voire cargo. Le Foulkou Mashoune est un cargo rempli de bienfaits. »
A Keur Gou Mack où le « Foulkou Mashoune » est lu tous les jours, c’est une discipline de militaire qui est de rigueur. Rien ne bouge et cela entre les heures de prière de « Takoussane » et « Timis ». Les personnes, qui viennent prendre part au« Foulkou Mashoune », coupent le jeûne sur place grâce à une organisation parfaite qui offre à manger et à boire aux fidèles.

