De Adama Séne correspondant Teranganews à Saint-Louis
La journée de l’enfant africain a été célébrée cette année dans un contexte de crise sanitaire qui impose la suspension de tout rassemblement afin d’arrêter la propagation du nouveau virus la Covid-19. Une occasion de se pencher sur la situation des enfants de la rue à Saint-Louis est à l’image des autres villes du Sénégal, ou les enfants de la rue vivent le calvaire d’être exploités par des gens scrupuleux. Pourtant une batterie de mesures a été prises par les autorités sénégalaises pour arrêter le mal mais ça persiste toujours…Notre correspondant Adama Séne revient sur cette triste réalité qui se déroule en toute impunité sous nos yeux…
Rappel historique de la journée dédiée à l’enfant africain
16 Juin 1976 – 16 Juin 2020, 44 ans que des enfants sud-africains noirs ont été massacrés à Sowéto par la police raciste de Pretoria. De jeunes adolescents qui ne réclamaient que leurs droits universels de se soigner, d’aller à l’école, de s’épanouir, de vivre libre, entre autres revendications comme leurs frères blancs de l’Afrique du Sud. Ainsi pour s’indigner de cette tuerie barbare d’enfants et se solidariser des peuples des ghettos sud-africains, l’OUA à l’époque devenue Union africaine (UA) avait décrété cette journée du 16 Juin, celle de l’enfant africain en souvenir du carnage. Faute d’activités dans le département pour la célébration, occasion a été choisie pour partager les dures conditions de vie des enfants-talibés de Saint-Louis.
La situation pandémique actuelle ne pouvant permettre d’organiser une quelconque manifestation publique pour célébrer la journée de l’enfant africain, celle de 2020 a été saisie comme prétexte pour entrer dans l’univers des enfants-talibés.

Selon des données de services œuvrant dans le social, il y a plus de 14.000 jeunes talibés en situation difficile à qui sont recensés dans près de 500 daraas de fortune dans le département. Une catégorie d’enfants vulnérables qui est très présente dans les lieux publics de la capitale du Nord surtout dans les rues commerçantes, marchés, carrefours, gares routières, quais de pêche, etc… Une présence qui n’est pas sans danger pour ces êtres très fragiles et très exposées.
A en croire les statistiques de ces services sociaux de Saint-Louis, l’errance dans la rue d’enfants-talibés occasionne plus de 20 accidents de la route par mois, sans compter les cas de noyades enregistrés surtout en période d’hivernage et de nombreuses agressions sexuelles dont ils sont très souvent victimes.
Dans les services de l’Action éducative en milieu (Aemo), on signale qu’en dehors de la mendicité des enfants-talibés qui n’a pas d’heure, il est rare de passer une semaine sans qu’elle ne soit saisi par la police ou autres associations de défense des talibés pour informer de cas d’enfants torturés ou brûlés par leurs marabouts ou par leurs ainés de daraas. Pourtant le plus souvent après enquête, le mobile des tortures est motivé pour des sommes d’argent que l’enfant n’a pas versées au marabout. Si certains sont écrasés dans les rues par des chauffards ou abusés dans les coins isolés par des prédateurs sexuels, d’autres enfants-talibés sont surexploités dans les marchés et maisons comme porteurs de paniers ou garçons de ménage. Pour réunir le versement journalier imposé par certains marabouts, les jeunes talibés transportent de lourdes charges sur de longues distances pour quelques pièces de monnaie. Dans la vieille cité de nombreuses familles exploitent également la vulnérabilité des talibés en les employant dans leurs maisons pour les tâches ménagères.

Des « mômes » surexploités par des prédateurs
Au lieu de s’attacher les services d’une bonne rémunérée entre 40 à 50 000 F Cfa à la fin du mois, les mères de famille sollicitent ceux de jeunes talibés pour de modiques sommes tournant autour de 10.000F à 15.000 F. C’est aux talibés de balayer les cours de maisons, de laver les ustensiles de cuisine et de déverser les poubelles dans les décharges. Une double exploitation de l’enfant talibé et de l’homme par l’homme qui ne dit pas son nom. Pire encore dans cette catégorie « d’oubliés » se comptent des milliers d’enfants fantômes. Il s’agit des enfants-talibés qui n’ont aucune pièce d’état-civil. A en croire des responsables d’association de protection d’enfants, sur les 14.000 enfants talibés répertoriés dans le département, la bonne partie d’entre eux ne savent pas ou plus leur filiation. Ils ne peuvent donner avec exactitude les noms de leurs parents. Ce qui constitue un véritable obstacle pour leur trouver des papiers d’état civil. Pourtant ces derniers se sont engagés à trouver chaque année des centaines talibés des extraits de naissance.
Pourquoi les forces de l’ordre, la protection de l’enfance ou les associations se montrent-elles si impuissantes à agir ?
Mais la question qui taraude les esprits reste et demeure le pourquoi de la persistance du phénomène des enfants-talibés en dépit de toutes les mesures annoncées par les plus hautes autorités avec à sa tête le chef de l’Etat qui a donné des directives fermes aux ministères concernés par cette question ?
Mais le constat est que dans la vieille cité, on se renvoie la balle entre démission des parents et manque de fermeté de l’Etat. Une situation incompréhensible dans la mesure où il existe un arsenal juridique pour dissuader les marabouts-contrevenants qui envoient dans la rue des enfants vulnérables. Raison pour laquelle des associations de défense des droits des enfants exigent de l’Etat à prendre ses responsabilités et à sévir durement contre les fauteurs. Selon les organisations de protection des enfants de telles pratiques ne doivent plus exister.

L’heure est venue pour les autorités étatiques de sonner la fin de la récréation et de faire appliquer les lois et les textes en vigueur. Une exigence qui tarde à se réaliser correctement sur le terrain. La dernière opération qui n’a pas donné les résultats escompté, est le retour des enfants talibés dans leurs localités d’origine au début de la pandémie COVID-19.
A Saint-Louis, sur les 14 000 talibés recensés, moins de 100 seulement sont retournés auprès des siens après une forte pression du milieu religieux. Malgré la pandémie et la propagation du virus, chaque jour ce sont des milliers d’enfants en haillons et pieds qui ornent le décor les marchés, feux-rouges, garages et arrêts de bus à la quête de pièces de monnaie. Ce que dénoncent avec la dernière énergie, les populations de Ndar. Selon certains pères de famille rencontrés dans les rues de la capitale du Nord, « les enfants talibés installés dans conditions inhumaines dans des bâtiments inachevés, consacrent peu de temps aux études. Pire, enfoncent-ils le clou, les enfants restent des années dans les daraas sans mémoriser trois sourates du saint coran. Toutefois, rappellent-ils, « toute la société sénégalaise est responsable de la situation. »

