« Les Sénégalais d’avant étaient plus authentiques. Ils avaient un minimum de culture », nous lance d’emblée le sexagénaire Mamadou Sangote. Un rappel qui sonne en prise de conscience de la génération nouvelle, visiblement plus attirée par la mode occidentale.
12h30 sonne au village artisanal de Soumbédioune. Le calme inhabituel qui enveloppe les lieux suscite un certain élan de désolation. Des cantines fermées, des vendeurs qui désertent leurs étals, les laissant sous la garde d’autres collègues.
Comme voulant dissiper l’atmosphère presque morose de ce mythique marché, le soleil, peu clément, darde ses rayons, apportant chaleur et lueur sur les visages des commerçants. Et l’on dirait qu’il fait effet. Malgré la pauvreté économique dans laquelle la covid-19 les a plongés, ils trouvent encore la force d’arborer un sourire gai et sincère. L’accueil est chaleureux. Sur leurs visages se lit un mélange fatigue-plénitude. Ou peut-être est-ce un de leurs clés, pour arriver à faire acheter leurs produits ? S’interroge-t-on perplexe. « Mais non… ils le font avec sincérité et habitude parce que, explique Baye Fall, nous sommes habitués à ce que des gens viennent juste pour visiter et en plus ils ont compris que vous cherchiez quelque chose de spécifique, rien à voir avec le marchandage ».
Des artistes dans l’âme
Son travail l’absorbe, Hady Bâ.

Il a fallu réitérer 3 fois notre Salam pour brouiller sa concentration. Assis à la manière des travailleurs acharnés, derrière une machine à coudre, il s’attèle à créer un sac « tote bag » en wax. « La confection me prend 30 minutes à 1h de temps. Oui, aussi rapide parce que c’est mon métier depuis 2002. Les années d’expériences font que je le fais mécaniquement maintenant», dit-il d’emblée, ouvert à l’échange.
Son magasin dressé juste à l’entrée du village, renvoie à une pièce à sacs pour femme. Sur les murs, sur le toit, devant la porte, sur la porte, un sac est accroché sur chaque petite espace. De quoi contenter la gente féminine qui pourtant, y posent rarement pied. Ce que confirme Fatou Gueye, commerçante au marché culturel depuis l’an 2000. « En ce moment, l’offre est largement supérieure à la demande. Nous fabriquons nos produits, les exposons pour rien », dit-elle d’une voix posée mais qui se veut ferme. « Je ne pense pas du tout aux femmes Sénégalaises lorsque j’imagine et crée mes œuvres d’arts, renchérit-Ousmane Diop. Car je sais que cela ne les intéresserait guère, dit-il un sourire malicieux au coin. Elles ne connaissent en fait pas nos produits, ou pour la plupart », rectifie-t-il. Pourtant la vue qu’offre la boutique de Fatou Gueye, enchanterait toute personne aimant la bonne chose. Non seulement le décor bien fait, rehaussé par une finesse touche féminine attirerait tout regard, mais la beauté des choses qui s’y trouve, entre tissus wax, tissus bogolan, sacs, accessoires, le tout dans un style originalement africain ne laisserait personne dans l’indifférence.
Ils aiment leur travail. Ça tape à l’œil. Brièvement, Ousmane Diop explique qu’il a commencé à fréquenter le village de Soumbédioune depuis le lycée, en 2000. « Je venais passer le temps ici puisque des membres de ma famille y travaillait. Et je m’amusais à fabriquer des bracelets que je vendais en douce à mes copines de classe. Et aujourd’hui j’en ai fais mon métier. Même si, plus le temps passe, plus l’on se rend compte que l’art définitivement n’est pas fait pour nous faire vivre mais c’est plutôt le contraire », dit-il le regard fixé au loin comme plongé dans la méditation.

Pape Diop, dit Diop le maire par ses collègues les rejoins en avançant que les Sénégalaises choisissent le marché Hlm au village artisanal et que les Sénégalais préfèrent les produits importés à ceux locaux. L’homme qui a troqué ses études pour la sculpture nous explique fluidement, avec les bons mots la création de ses sculptures. « Je les imagine d’abord. Je rentre dans la tête d’un Homme et je me demande de quoi il a besoin dans sa maison. Puis je le dessine, c’est impératif, sinon impossible de réussir l’œuvre dans les règles. C’est comme cela que je crée plusieurs de mes œuvres d’art. Vous voyez, dit-il prenant une main géante. On peut y déposer des porte-clés, des bijoux pour une femme, même des pièces. Là, soulève-t-il, c’est un serre-livres. Les Sénégalais ne connaissent pas tout ça, ils n’en saisissent ni la valeur, ni le sens, ni l’utilité. Nos œuvres ne sont pas que pour le décor, ils parlent, ils transmettent un message. Là par exemple, vous avez le statut de la femme vaillante, courageuse, qui puise de l’eau tout en portant son enfant sur le dos. Ici, vous avez le penseur, tu le places dans ton salon, forcément tes enfants te demanderont ce qu’il signifie. Tu diras tout simplement que penser est un impératif chez l’humain et qu’il faut toujours utiliser son cerveau en ce sens. Là encore, pointe t-il du doigt, vous avez le singe aux bonnes morales. Vous voyez, il cache ses oreilles, ses yeux, sa bouche. Il veut vous faire comprendre que si l’on veut vivre heureux et en paix, il faut s’auto-éduquer. Ne pas parler pour ne rien dire comme se mêler de tout sauf de ses affaires, ne pas regarder ni écouter ce qui ne nous concerne. Ce bois d’ébène qui est là est le roi des bois. Et bien que les Sénégalais le connaissent car c’est un bois mystique, ils ne l’achètent pas », s’épanche-Pape Diop.
Ces artisans prennent en compte la valeur éducative de l’art. Tout comme les écrivains et cinéastes, dans leur savoir-faire, les sculpteurs et peintres du village de Soumbédioune dénoncent, apprennent et divertissent à travers une beauté, à la fois terre-à terre et captivante.
« Sans les touristes, le village va vers sa perte. Chaque épidémie impacte désastreusement le village artisanale. Après le choléra, c’est la covid-19… »

Comment se passe le travail ? « Pardon ? La promenade vous voulez-dire. On vient passer le temps », nous répond-un sexagénaire, drapé dans un boubou, la tête dénudé. « Dire que la covid-19 nous impacte grandement serait être redondant. La covid-19 nous a privé de nos touristes qui sont comme des trésors à nos yeux. Car sans eux, pas d’affaire. Osons le dire, l’artisanat est partie avec son initiateur, le défunt président poète Senghor. Le secteur a connu sa crise en l’an 2000», dit-Père Mamadou Sangoté, comme l’appelle ses employés, adjoint du président des sculpteurs à Soumbédioune. Avant 2000, des bateaux touristes avec 5 000 personnes à bord venaient acheter nos produits. Ce qui fait que sur une journée, nous décuplions notre chiffre d’affaires. C’était la belle époque, se rappelle-t-il avec entrain. Aujourd’hui ce n’est qu’un vieux souvenir comme mon adolescence », dit-il taquin.
Mais si les commandes et les chiffres d’affaire sont à la baisse, Mamadou Sangoté croit en savoir les raisons. « Avant les Sénégalais avaient un minimum de culture. Déjà, rare sont ceux d’entre eux qui connaissent ce lieu. Parfois, des écoliers y viennent en visite scolaire parce que nous savons que le secteur artisanal est un des piliers en termes d’imagination, de création et de pourvois d’emplois. Aujourd’hui, on dénombre près de 1.200.000 emplois dans le secteur dont ¼ à Dakar. Et même jusqu’en 2015 ça marchait sur des roulettes. Mais là, ce n’est plus possible, pose-le vieux sculpteur. Avec la rareté des touristes qui eux, au moins connaissent donc s’intéressent à nos œuvres, et comme cela ne suffisait cette pandémie, j’ai peur pour l’artisanat de demain. Pour nous entraider, nous nous achetons parfois nos œuvres, à moindre prix », renseigne-t-il.
Comme solution le sexagénaire qui nous informe tenir le métier de son père propose de mieux vulgariser le site.
« Oui j’ai formé plusieurs personnes à la sculpture. Ce tunnel complique la situation. Le lieu est devenu inaccessible parce que noyé par ce tunnel. Un ministre qui ne s’occupera que de l’artisanat réglera tous nos maux », enchaîne Diop le maire.
Jadis fleuron de l’artisanat au Sénégal, le village artisanal de Soumbédioune vit des jours difficiles. Entre la fuite de la main-d’œuvre, l’enclavement, la concurrence chinoise…, et aujourd’hui la pandémie covid-19, l’artisanat semble vivre ses derniers jours. Ils l’ont dit, l’ont crié même, mais force est de croire que leurs paroles pourtant dites avec véhémence n’ont pas transpercé les oreilles des autorités. « L’amour nous permet de tenir. Nous puisons la force de rester et de continuer à travers notre passion pour l’art et de l’immense satisfaction et bonheur que nous procure le seul fait de regarder nos tableaux, et créations », dit-Pape Diop.

