12h ! Au Rond-point du Casino Sahm en allant vers la place de l’Obélisque. A l’heure où certains se préparent à prendre leur pause déjeuner, où d’autres se précipitent dans des transports en commun pour se rendre à leur lieu de travail après une réunion dans un espace qui ouvre une brèche sur le quartier de la Médina, on y trouve du tout. Des tanganas (restaurants à la sauvette), des vendeurs de lakhass (viscères et quelques parties de viande de bœuf ou mouton préparée), des menuiseries, des petites cosmétiques ambulantes, des faiseurs de manicure et pédicure sans oublier les vendeuses de fruits locaux. Dans toutes cette organisation à la pêle-mêle, plus d’une vingtaine de jeunes âgés de 25 ans au plus sont agglutinés dans un coin. Impossible de distinguer de loin ce qui attire ces jeunes à cet endroit précis. Premier fait marquant, il n’y a que des garçons.
Plus on s’approche, et plus on distingue quelques mots wolof « bakhoul, dèdètt » (ndlr : c’est mauvais, je refuse), les interjections ne sont pas en reste « moh » (hum). Une fois sur place, les bruits cessent, les regards se tournent vers nous. Les questions s’accélèrent dans une langue qui avoisine celle de Molière. Nous allons y répondre, mais permettez-nous de découvrir l’origine de cet attroupement. En fait, c’est déjà fait, nos yeux ont été plus rapides que nos pieds. La raison pour laquelle ces jeunes s’échauffent les esprits n’est rien d’autre que le jeu de Baby-foot et le Flipper.

Après les ‘’salamalekoum’’, les présentations et les explications sur les raisons de notre présence, l’un des joueurs »le meilleur’’ selon ses compères, se retire de la scène. Il ne veut surtout pas être interviewé encore moins être photographié. Lamine Ndiaye l’un des spectateurs et parieurs se propose de nous en dire plus sur cet univers. « Pour démarrer le jeu, il faut insérer une pièce de 25 francs CFA, ce qui vous donne cinq (5) boulles. Le premier à marquer trois boules en premier, est déclaré vainqueur ». Mais, le jeu ne s’arrête pas là ! En effet, il y a des mises et ce sont ces dernières qui, font le ‘’charme’’ et justifie tout son intérêt.
« Qu’il s’agisse du Baby-foot ou du Flipper, les conditions sont les mêmes ». Lance Oumar Gaye qui vient de miser sur une partie de Flipper. « Les mises vont de 100 à 1000 francs CFA. Si vous misez 1000 francs par exemple, le propriétaire a droit à 200 francs CFA. Moi, je viens pour parier. Parfois je gagne 5000 francs ou plus par jour. J’en suis accro », nous renseigne sourire aux lèvres, le jeune de 18 ans avant de prendre congé de nous.

C’est à 10h que Mouhamed Belaly Sarr, le propriétaire de ces jeux, les met à la disposition de ses clients à l’air libre pour les reprendre à 19h30 minutes. « Je gagne ma vie avec ces jeux. Il m’arrive d’empocher 20 voire 35 mille francs CFA par jour avec les paris des uns et des autres ». A la question de savoir s’il y a des échauffourées lors de ces paries de jeux, Sarr déclare « non ! En général, quand quelqu’un a perdu au jeu et qu’il n’a pas de sous pour rentrer chez lui, on lui donne 200 francs pour le transport. Quand tu veux t’énerver après avoir perdu, on te chasse, il y a même les gens qui t’escortent jusqu’à l’arrêt des bus ».
Pour Pape Amadou Mbodj que nous avons abordé à l’écart des groupes, ces jeux sont un moyen d’échapper aux disputes familiales. Âgé de 20 ans, Pape a quitté les bancs scolaires en classe de CM1 (ndlr : cours moyen élémentaire 1). « Je ne voulais pas aller à l’école. Je voulais être un grand joueur de football. Mais en 2014 j’ai eu une fracture au pied (il montre une cicatrice au tibia gauche). Et depuis je ne joue plus au football. Je viens ici pour me distraire et pour éviter les reproches de mon père ». Et lorsqu’on questionne le jeune homme sur son avenir « je ne viens pas ici tout le temps. J’ai des amis étrangers, avec eux j’apprends à parfaire mon français (il sourit). Dans quelques années, je vais me lancer dans des activités pour devenir un homme d’affaires puissant ».
Bien qu’il soit le grand bénéficiaire de ces jeux de hasard, Belaly Sarr, est conscient du fait que ces jeunes n’auront pas d’avenir si leurs journées se résument à ces divertissements. C’est en sens qu’il exhorte les autorités compétentes à créer des activités régénératrices de revenus. « La plupart des jeunes qui viennent ici, n’ont pas fréquenté l’école. Même s’il n’y a pas de bagarres, toutefois, il y a ceux qui profitent de ces attroupements pour chaparder les joueurs et parieurs à leur insu. Et c’est avec leurs forfaits qu’ils s’invitent aux jeux. Il serait intéressant que les autorités créent des activités en mesure d’occuper les jeunes qu’ils aient fréquenté l’école ou pas. Si l’Etat le désire vraiment, il peut le faire ».
Dans la foule, certaines voix se sont faites entendre comme en échos disant qu’elles veulent occuper leurs journées autrement, toutefois les conditions s’y prêtent guère.

