Le Ramadan durerait plus d’un mois, si cela ne tenait qu’à eux. Non pas qu’ils résistent bien à la faim, mais parce que c’est en ces temps de jeûne qu’ils voient leur chiffre d’affaires triplé. Fidèle compagnon du jeûneur, le cure-dent fait partie des particularités de ce mois béni. Certains l’utilisent pour tromper la faim, d’autres pour des soucis d’haleine et d’hygiène buccale. Les clients passent devant les étals, avec l’envie irrésistible d’acheter.
Accoutré comme s’il ne voulait pas passer inaperçu, d’habits hauts en couleurs, Mor Faty interpelle, de sa voix portante, les passants. Le jeune vendeur propose des cure-dents qu’il s’est procuré dans sa ville natale. « Je les ai ramené de Ziguinchor. Les acheteurs ont l’embarras du choix car, il y a un peu de tout. Les clients préfèrent cependant ceux tirés du tamarinier, et le kolatier. » Il est vrai que le goût piquant de la kola et du tamarin ont un effet stimulant et peuvent jouer le rôle de « trompe la faim ».
« Ces petits bouts de bois valent de l’or pendant ce mois », indique dans un sourire Yaye Diatou, tout en montrant du menton sa marchandise étalée sur une table, bien mis en évidence pour que nul ne l’ignore. « Chaque jour, enchaîne-t-elle, j’épuise mon stock de 100 cure-dents, à raison de 25 Fcfa l’unité. Or, avant le Ramadan, j’épuisais difficilement le stock pendant trois jours ». Elle a remarqué qu’en cette période son étal est l’un des plus courus. « Je m’en sors bien. Mais je réalise la plus grande vente pendant le Ramadan », indique-t-elle.
Parce que le Ramadan apporte un changement au niveau du comportement, l’utilisation permanente du cure-dent tape dans l’œil. Un homme d’une quarantaine, vêtu d’un ‘djellaba’, un long cure-dent à la bouche, nous dit l’utiliser pour éviter la mauvaise haleine. « Ce n’est pas un secret que le ventre creux entraîne une mauvaise haleine. D’autant plus que certains ‘oustaz’ prétendent qu’utiliser la pâte dentifrice durant le jeûne est proscrit. »
En parfaite experte, Ndeye Anta, une des clientes de Yaye Diatou confirme les propos de la vendeuse sur la préférence accordée aux bâtonnets des branches du tamarinier et du kolatier. Pour le goût, elle ne se montre pas bavarde, mais le fait est là, papable. « A chaque mois de Ramadan, je fais des provisions en cure-dents, comme pour les denrées alimentaires. J’achète au minimum 10 cure-dents, pour 25 Fcfa l’unité », révèle la jeune femme dans un sourire éclatant, comme pour montrer l’œuvre esthétique de ces petits bouts.
Aissatou, autre ménagère accro du cure-dent, trouve que se curer est un bon prétexte pour contrer la faim. « Avec un cure-dent à la bouche, le problème de la faim est résolu. Il permet de tenir compagnie à la langue », dit-elle en joignant le geste à la parole, frottant frénétiquement de bas en haut de sa gencive le bout de bois qu’elle avait en main durant la conversation.
LE CURE-DENT : Genres et vertus
L’usage du cure-dent dans la société sénégalaise remonte, d’après Yaye Maty, à bien loin. Ce bout de bois était d’après la septuagénaire, un détail clé de leur mise en beauté. « A notre époque, cela faisait partie de notre toilette. On ne s’en départissait jamais. Tout comme les ‘foulards de tête à l’ancienne’ dont vous vous moquez maintenant, dit-elle entre deux éclats de rire, il faisait ressortir une certaine élégance, un certain degré de maturité. Et à travers cette prise de soin quotidienne de l’hygiène bucco-dentaire, nous affichions une forme de coquetterie.»
Outre cette assurance d’avoir une belle dentition, dévoilée par un sourire permanent, l’usage du cure dent aurait des vertus .Ce bout de bois est susceptible de procurer une haleine fraîche, de raffermir la gencive, de rendre claire la vue, de délier la langue, d’améliorer la voix et de préserver des brûlures d’estomac, tout en contribuant à une bonne digestion des aliments.
Aujourd’hui, le cure-dent est considéré comme un adjuvant de la brosse à dent. Et ceci, du fait qu’il évite à cette dernière des maladies comme la gingivite, la carie dentaire et la parodontite. Parce qu’il s’agit de l’hygiène dentaire, il est recommandé de ne pas choisir n’importe quelle branche d’arbre. En la matière, précise-t-on, les connaisseurs n’utilisent que les espèces connus, pour ne pas tomber sur un arbre venimeux. Le meilleur d’entre eux est celui tiré de l’Arac, un arbre provenant de l’Arabie Saoudite, possédant des vertus antalgiques. Le ‘Neb Neb’ ou Acacia nilotica préserve les jeûneurs contre les crachats.
Toutefois, les dentistes mettent en garde contre un frottement excessif des dents. Ceci, pourrait détruire l’émail dentaire, le rendant ainsi inapte à recevoir les vapeurs provenant de l’estomac, d’où les mauvaises haleines, sans parler des risques d’insomnies.

