« Je m’apprête à partir ». Le bruit des vagues accompagne ses propos, les rendant quasi inaudible, tandis que le vent les emporte au loin. « J’ai finalisé mon départ », reprend-t-il comme pour s’assurer qu’il est entendu. Un regard vide et hagard se lit dans les yeux de celui qui dit ces mots, revenant d’une partie de pêche, assis sur le rebord d’une pirogue.
L’émigration n’est plus ce qu’elle était avant. Les aspirants, clandestins, par voie maritime ne s’en cachent plus, c’est évident.
Un sentiment de désolation mêlée à une crainte, celle de perdre un compatriote dans d’atroces circonstances, serreront certainement les poitrines de ceux qui entendront pareils propos.
Soumbédioune, mardi 3 novembre 2020, 11h00. Des pirogues, plus d’une trentaine, longent la surface sableuse de la plage.

Ils ont des airs de frustrés, leurs yeux brillent de peines enfouis, de déceptions ingurgitées. Mais en bons vendeurs, ils ne perdent leur sourire à l’égard de visiteurs, leur affabilité, ni encore leur humour. « Nous faisons, tous les jours face à l’immensité de l’océan, et donc face au pouvoir intarissable du Tout-Puissant. C’est ce qui nous montre que nous sommes toujours en vie, pas notre souffle », explique-celui décidé à braver la mer pour rallier l’Europe, contre vents et marées.
« Parce que nos dirigeants nous ont montré la voie… »
Les pêcheurs de Tefess de la plage de Soumbédioune, en cette matinée brûlante de chaleur, se regroupent, certains assis, d’autres debout dos à la mer, d’autres encore, face à elle, comme méditant. Ils discutent vivement de la nouvelle montée de l’émigration clandestine.
« Tout prétexte est bon chez nos dirigeants pour aller humer l’air de la prospérité dans l’autre partie du globe », tonne-Alassane Ndiaye. « Les études de leurs enfants sont payés en Europe. Leur santé est prise en charge par les médecins de là-bas. Ils passent leurs vacances en occident. Ils ne s’en rendent peut-être pas compte mais à travers ces choses qu’ils jugent à coup sûr banales, ils nous lancent un message : le Sénégal n’est ni un pays, ni un avenir pour nous autres, jeunes, ou issus du bas peuple », s’énerve-Alassane. La trentaine, Alassane Ndiaye, vêtu d’un ensemble de tenue sportif bleu de nuit, les yeux perçants, nous parle de son parcours, dans ce coin singulier de Dakar, Soumbédioune. « Commençant assez tôt, vers mes 15ans, je suis passé d’apprenti pêcheur à pêcheur à 20ans. J’ai exercé ce gagne-pain durant quatre ans où je me suis rendu à l’évidence que ce n’était pas un métier d’avenir. J’ai abandonné pour embrasser celui de marchand de poisson avant de me reconvertir en marchand ambulant. Certains jours je suis sur cette mer, d’autres je mets mon casquette de marchand, arpentant les rues et ruelles de la capitale. A défaut, nous fait-il savoir, je ne m’en sors guère».
Tous les jours, ils prennent la mer vers 18heures du soir pour ne revenir que le lendemain vers 11heures.
« Toutes ces heures passées en mer, bravant obscurité, vent, fraîcheur et solitude, ne servent à rien. Souvent, beaucoup trop souvent, insiste-Adama Diène. « Ils reviennent avec de minces provisions, parfois bredouille. Parce qu’en fait les revenus que l’on tire de la vente de ces poissons n’assurent que la dépense quotidienne. ‘’3000 ou 4000 FCFA par jour‘’. « Rien ne nous reste en poche », dit-Adama, habillé d’un vieux tee-shirt orange avec comme effigie ‘’Hard worker’’, qu’il surnomme tenue de mer.
L’on comprend à travers leurs explications qu’ils peuvent faire dix parfois douze jours en mer pour leur travail de pêcheur. Parce qu’entre Soumbédioune et l’île, l’on compte trois kilomètres 500 et impossible de trouver un tout petit poisson sur toute cette zone. « Les pêcheurs d’ici font 35, 40, voire 80km par jour. Pour un aller-retour, les grandes pirogues font jusqu’à un mois en haute mer, dit- le doyen Ndiaye. Ils peuvent aller jusqu’à Freetown pour la pêche. A leur retour, ils prennent deux jours de repos puis repartent en mer », renseigne-t-il. « Nous qui sommes là, nos compatriotes qui partent ou qui nourrissent cette idée partageons tous le même sentiment, la frustration. Ces métiers que nous abattons, auxquels nous donnons tout ne nous assurent aucun rendement, aucune épargne donc ni présent ni avenir certain ».
« Qu’ils nous retiennent par l’emploi et l’espoir »
Toute une série de problèmes peuvent être tenues pour principales causes de cette « recrudescence » des départs.
Les conséquences économiques de la crise sanitaire touchent de plein fouet des secteurs comme la pêche ou le tourisme, désespérant la jeunesse. Le pays s’inquiète de la « recrudescence » des tentatives d’émigration clandestine vers l’Europe, après un nouveau naufrage qui a fait au moins dix morts et suscité une vive émotion dans le pays. Entre le 7 et le 25 octobre, la marine sénégalaise, appuyée par la garde civile espagnole, a intercepté cinq pirogues en partance pour l’Europe, secourant au total 388 personnes, selon le gouvernement. Les pêcheurs de Soumbédioune eux, n’appuient guère selon leurs dires, ces pratiques. Mais les comprennent car ils sont désespérés. L’on n’est pas sans savoir ô combien la société peut être dure voire cruelle envers les chômeurs ou ceux avec de maigres revenus financiers. La plupart des émigrés clandestins selon Alassane Ndiaye partent plus pour leurs familles que pour leurs propres besoins. Le poids de la société pèse lourd, un peu plus chaque jour sur leurs épaules.

Ils prennent la mer parce qu’ils ne voient plus aucune issue de sortie dans ce pays. Combien de pirogues vois-tu traîner par ici », dit-il, pointant du doigt les nombreuses pirogues occupant le de la mer. « S’il y’avait quelque chose en mer croyez-vous que les jeunes, pêcheurs surtout, accepteraient de mettre leur vie en danger de cette façon ? », pose-Ibrahima Diagne visiblement amer, dont le visage est dissimulé sous des lunettes de soleil noires et un masque.
« Ehh qu’il nous fiche la paix », tonne-une voix sonnant vieux. C’est un des doyens de ce port de pêche, renseigne Ibrahima Diagne. De jeunes émigrés ayant bravé et gagné contre la mer et ses nombreux mystères, survécus après une longue et non évidente traversée, puis sont revenus richissimes sont donnés en exemple par le doyen Papa Amadou Ndiaye, un vieux, dans un corps frêle et fatigué, les dents de devant noircis. Le léger pantalon habillant ses jambes a perdu sa couleur initiale. « 26 ans, dit-il. Ils ont 26 ans et ont à leur compte plus de 4 maisons. J’en ai vu, j’en connais », plaide-le doyen. « Alors que nous, sommes là, depuis 40ans, avec zéro sous en poche encore moins en banque. Je suis un père de famille né en 1955 », lâche-Papa Amadou Ndiaye.
La solution d’après lui est que le gouvernement sénégalais fasse tout voire l’impossible afin de procurer des papiers en bonne et due forme aux jeunes soucieux de lever les voiles. « Il faut que l’Etat du Sénégal leur facilite la tâche puisqu’il est maintenant impossible de raisonner ceux qui veulent mettre les voiles. Qu’ils laissent les gens partir. C’est pour eux une question d’avenir », estime-le doyen. « Il est fréquent que des pêcheurs reviennent bredouilles après une semaine en mer, perdant ainsi ce qu’ils avaient misé. Les articles pour l’entretien de la pirogue, l’essence, leurs subsistances, peuvent aller jusqu’à 300 000 ou 500 000 FCFA. Cette somme, ils se la cotisent. Et après cet échec en mer, ils font un autre emprunt afin de pouvoir saisir une autre opportunité de repartir pêcher. Vous rendez-vous compte de que traversent ces gens ? » Questionne-le doyen Rahmane Diouf l’air absent.
Comprenons par ‘’sans grand-chose’’, de maigres provisions de poissons qu’ils ne peuvent se partager équitablement, ne pouvant assurer la survie de leurs familles pendant deux semaines.
Plusieurs de ces bâtisses ornant les rues de Dakar, même partout au Sénégal ont été construites par des immigrés, selon eux. Arrivés en Espagne, leurs amis les envoient des photos et vidéos affichant leur mieux-être. C’est ce qu’avance Abdou Guèye.

« Qu’ils arrêtent de nous prendre pour des demeurés. Etre pêcheur n’est pas synonyme d’être vil d’esprit. L’Europe regorge de plus d’opportunités qu’ici. Tu travailles pendant deux ou trois ans, te sacrifiant autant que possible, ne dépensant presque pas, tu reviens pénard », pose-Abdou Gueye. A la question de savoir s’ils sont au courant des problèmes financiers que traversent l’Europe avec cette pandémie, Alassane Ndiaye tranche, catégorique : « Le secteur tertiaire dans lequel ces jeunes comptent évoluer une fois là-bas n’est pas touché. L’Europe nous dépasse grâce à la force de leur organisation et de leur éducation. Nous ne sommes que le fruit de la mal-gouvernance, de la corruption et de l’injustice qui sévissent dans ce pays ».
Ces modèles de réussite subjuguent, obnubilent leurs pensées et jouent énormément sur leur décision de quitter le bercail. Les émigrés et compatriotes diplômés réussissent mieux qu’eux, d’après leur jugement. « Et encore, poursuit-Alassane Ndiaye, rare sont ces soi-disant intellectuels qui mettent en place ou œuvrent à créer des emplois pour la société. Les politiques eux, ne créent aucun emploi, crie-t-il presque. La politique n’est pas un métier. C’est même un des causes du grand retard de l’Afrique dans le développement. Et puis nos autorités signent des contrats en faveur des ‘’Toubab’’ qui ne nous servent à rien », lance-Alassane Ndiaye. « Combien de fois ont-ils signé pour le pétrole et le gaz. Nous n’avons vu aucune retombée financière pouvant aider au financement de quelque projet que ce soit pour la jeunesse. Il n’y en a pas parce que ceux qui doivent en bénéficier n’en bénéficient pas », tonne-Alassane Ndiaye en tapant des mains. Cela se sent, à travers sa gestuelle, son regard, l’intonation de sa voix, son sang ne fait qu’un tour.
« Regarde, ce poisson est pour la banlieue », montre-le doyen Papa Amadou Ndiaye en le donnant à une dame. D’ailleurs un de ses neveux est de ceux qui ont péri en mer récemment. Impossible de faire extirper un seul mot de la bouche de la dame, vendeuse de poisson au marché Soumbédioune. La douleur encore trop présente, obstrue sa gorge d’après elle.
L’on ne compterait pas autant de décès s’il n’y avait que des marins à bord des pirogues, d’après le doyen Ndiaye. « Ils partent et continueront parce que les débouchés du secteur de la pêche se sont taris », lâche-le doyen Ndiaye avant de tourner les talons.

