FAIT : Dans l’émission « ACH CHIFA » du 18 octobre 2026 diffusée sur Asfiyahi Radio et Télévision, l’invité Dr Abdoulaye Dieye : Chirurgien-ORL à l’hôpital régional de Thiès a soutenu que « le sexe oral est un facteur de risque majeur de cancers ORL par HPV ». Une affirmation largement partagée sur les réseaux sociaux et qui a créé un débat dans l’opinion ! Précisons !
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VÉRIFICATION :
Le 18 octobre 2026, sur la chaîne religieuse Asfiyahi Radio et Télévision, a été diffusée l’émission « Ach Chifa » consacrée aux questions de santé, sous le thème « PATHOLOGIES ORL ET RISQUES DE CANCER ». Le présentateur Dr Ibrahima Sy a partagé le plateau avec Dr Abdoulaye Dieye : Chirurgien -ORL à l’hôpital régional de Thiès pour un entretien de 49mn 02 secondes. Rappelons d’abord que l’ORL est la spécialité qui s’occupe du diagnostic et du traitement des troubles concernant l’oreille , le nez, la gorge, ainsi que la région de la tête et du cou. Le HPV ou Human Papillomavirus, quant à lui, est l’infection sexuellement transmissible la plus fréquente. Assez répandu, ce virus se transmet principalement lors des rapports sexuels souvent sans provoquer de symptômes.

Capture réactions d’internautes sur la déclaration de Dr Dieye
Un passage du Dr Dieye en réponse à une question qui lui a été posée a particulièrement attiré notre attention. En effet, à partir de 34mn 55’, en réponse à la question suivante du présentateur « Human Papilloma Virus (HPV) à l’origine du cancer du col de l’utérus, comment fait-il pour se retrouver dans la gorge ? », le Dr Dieye a fait savoir que « ce qui a conduit le HPV à la gorge, la première cause est le sexe oral. Toute personne adepte de sexe oral est exposée au risque de contracter le papilloma virus. Ce papilloma virus est incriminé et avéré que c’est un facteur de risque de cancer de l’hypopharynx et surtout du cancer de l’amygdale palatine, surtout le génotype HPV16… Le sexe oral c’est donc déconseillé. Je ne sais pas ce qu’en dit la religion, mais toute personne qui le pratique s’expose à ce risque de HPV… ».
La séquence de 1mn31’, extraite de l’émission a été largement relayée sur des plateformes des réseaux sociaux (Facebook et Tik Tok par exemple). Ce qui a suscité différentes réactions de la part des internautes, tantôt hilarantes, tantôt de doutes.

Capture réactions d’internautes sur la déclaration de Dr Dieye
Cet intérêt soulevé par la révélation de l’ORL nous a d’ailleurs poussé à vérifier sa déclaration. Après l’avoir contacté, l’extrait à l’origine des réactions lui a été partagé. Des propos qu’il confirme et réitère en ces termes « Le papillomavirus humain (HPV) se retrouve dans la gorge principalement à la suite de contacts sexuels entre la bouche et les organes génitaux (fellation ou cunnilingus) avec un partenaire porteur du virus. Le virus se transmet très facilement par simple contact direct entre la peau ou bien entre la muqueuse génitale et la muqueuse de la bouche ou de la gorge ». Dr Dieye tient tout de même à faire quelques précisions relatives à la vidéo virale. La première est que sur la vidéo, il parlait des cancers de la gorge pas des cancers du col de l’utérus. L’autre précision toute aussi importante, selon lui, est que « le cancer ne se transmet pas. Ce sont des facteurs de risque qui sont à l’origine des cancers dont le human papilloma virus (HPV) ». L’objectif de ses clarifications est d’éviter tout amalgame ou toute interprétation hors contexte de ses déclarations purement médicales.

Capture réactions d’internautes sur la déclaration de Dr Dieye
L’ancien interne des hôpitaux et présentement chargé d’enseignement à l’UFR santé (université Iba Der Thiam de Thiès) va encore plus loin en revenant sur les différents types de cancer qui peuvent être induits par le HPV. Il s’agit entre autres des cancers du col de l’utérus, de l’amygdale palatine (située dans la gorge), de l’anus, du penis ou encore de la vulve.
Mais que dit l’organisation mondiale de la santé (OMS) ?
À travers une fiche d’information officielle de l’organisation mondiale de la santé (OMS) sur « Papillomavirus humain et cancer » diffusée à travers son centre des médias à la date du 05 mars 2024, l’organisation soutient que « le groupe des papillomavirus humains (HPV) comprend 200 virus connus. Chez la majorité des personnes, une infection à HPV n’est pas préoccupante…. Dans 90% des cas, le système immunitaire élimine tout seul l’infection ».
Pour ce qui est de l’ampleur du problème, selon l’OMS, l’Afrique subsaharienne est la région où l’infection à HPV du col de l’utérus a le taux de prévalence le plus élevé (24%), avec une prévalence chez les hommes très variable en fonction des tendances sexuelles.
Que disent d’autres instituts de soins et de recherches : l’exemple du centre Gustave Roussy en France
Gustave Roussy en France est le premier centre de cancérologie en France et en Europe. Dans le top 5 mondial de l’édition 2027 du classement World’s Best Specialized Hospitals du magazine américain Newsweek, il est un institut de soins, de recherche et d’enseignement, qui prend en charge des patients atteints de tout type de cancer, à tout âge de la vie. À l’occasion de la journée mondiale de sensibilisation aux papillomavirus (HPV) le 04 mars 2026, l’institut a rappelé « qu’on estime qu’environ 70% à 80% des hommes et des femmes actifs sexuellement seront exposés à HPV à un moment donné.
La plupart de ces infections, causées par des virus, bactéries ou champignons., évoluent souvent sans grand danger pour l’organisme et le plus souvent guérissent spontanément ou avec de simples soins. Quant au mode de transmission, il faut préciser que « le virus se transmet d’une zone infectée à une muqueuse buccale non infectée, en exploitant par exemple des microfissures invisibles à l’œil nu…. La plupart des infections orales ou génitales sont transitoires et éliminées par le système immunitaire. Seule une minorité persistera et pourra, dans certains cas, évoluer vers une lésion cancéreuse, un processus qui nécessite plusieurs années ». Ce qui rejoint la fiche d’information officielle de l’OMS.
L’avis d’un médecin oncologue
Le sexe oral peut certes constituer une voie de transmission du HPV à la bouche et à la partie orale du pharynx. Mais pour davantage pousser les recherches et la vérification, j’ai pris contact avec Dr Kanta Ka : Oncologue radiothérapeute, praticien au centre hospitalier universitaire (CHU) Dalal Jamm de Guédiawaye au Sénégal. Avec lui, il a été question de mieux comprendre si le HPV peut être transmis à la gorge lors des rapports orogénitaux. Ce qu’il en est du risque de cancer.

Image de l’oropharynx, segment central de la gorge (pharynx). Source : (Wikimedia commons)
D’emblée, Dr Ka a tenu à clarifier qu’avoir une infection détectable et développer un cancer sont des situations différentes. « Il faut d’abord préciser la localisation : le rôle cancérogène du HPV concerne surtout les carcinomes de l’oropharynx, particulièrement des amygdales et de la base de la langue. Parler globalement de « cancers ORL » est trop imprécis, car ces cancers regroupent des localisations et des causes différentes. », a-t-il tenu à faire savoir.
Pour illustration, l’oncologue est revenu sur l’étude cas-témoins de D’Souza et collaborateurs, publiée en 2007 dans le New England Journal of Medicine, et qui a comparé 100 patients atteints d’un cancer de l’oropharynx à 200 témoins. Avoir eu au moins six partenaires de sexe oral au cours de la vie était associé à un odds ratio de 3,4 – IC95 % : 1,3-8,8. L’association augmentait avec le nombre de partenaires. Selon lui, « ce résultat soutient une association épidémiologique, mais il faut l’interpréter correctement : un odds ratio de 3,4 n’est pas une probabilité de cancer de 34%, ni un risque mesuré après chaque rapport. Une étude cas-témoins ne permet pas de calculer directement le risque absolu de développer un cancer après une fellation ou un cunnilingus. Elle reste aussi exposée aux biais de sélection et de déclaration des pratiques sexuelles ».
Ainsi, le risque de cancer reste faible à l’échelle individuelle dans la population générale, malgré l’exposition fréquente au HPV. Cette étude de D’Souza, McNeel et Fakhry, combinant des données américaines d’infection et des registres de cancers, souligne précisément cet écart entre la fréquence des infections orales et celle, beaucoup plus faible, des cancers de l’oropharynx. Ces résultats ne constituent toutefois pas une estimation du risque au Sénégal.
Interpellé sur une autre question tout aussi importante : celle de savoir, puisque la plupart des infections disparaissent spontanément, peut-on réellement parler d’un facteur de risque majeur ? Pour l’oncologue radiothérapeute, « la disparition spontanée de nombreuses infections ne contredit pas le rôle cancérogène du HPV. Elle explique pourquoi la plupart des infections ne conduisent pas à un cancer ».
Une autre étude est partagée pour mieux étayer ses propos « dans la cohorte prospective HIM, 1 626 hommes séronégatifs pour le VIH, recrutés au Brésil, au Mexique et aux États-Unis, ont été suivis par prélèvements oraux répétés. La plupart des nouvelles infections orales à HPV oncogènes devenaient indétectables en moins d’un an ». Il estime par ailleurs que ces résultats concernent cette population et les infections nouvellement acquises ; ils ne doivent pas être généralisés à toutes les situations, notamment à l’immunodépression.
Pour ce qui est du chiffre de « 90 % d’élimination », il doit donc être manié avec prudence, les estimations varient selon le site infecté, le type viral, la population et la durée du suivi. Selon Dr Ka « une infection qui devient indétectable n’est pas nécessairement la preuve d’une éradication définitive du virus. Et surtout, les infections qui persistent ne deviennent pas toutes cancéreuses ».
Concernant le mot « majeur », le praticien au CHU de Dalal Jamm relève deux notions qui doivent être distinguées. Il s’agit ainsi de « l’importance de l’association : le nombre de partenaires de sexe oral est un facteur de risque épidémiologique reconnu du cancer de l’oropharynx associé au HPV. Mais aussi de la probabilité individuelle de cancer : les études ne permettent pas de qualifier cette probabilité d’élevée pour toute personne pratiquant le sexe oral ».
Pour finir, à lui seul, le qualificatif « majeur » n’a donc pas de signification quantitative précise. Il devient trompeur s’il laisse entendre que cette pratique conduit fréquemment au cancer ou qu’elle concerne indistinctement tous les cancers ORL.
VERDICT : la déclaration est partiellement vraie parce que le sexe oral peut constituer un facteur de risque reconnu des cancers de l’oropharynx associés au HPV, notamment des amygdales et de la base de la langue. L’association est documentée, particulièrement avec l’augmentation du nombre de partenaires au cours de la vie. Cependant, la plupart des infections orales deviennent spontanément indétectables et le développement d’un cancer reste peu fréquent. Parler d’un risque élevé de l’ensemble des cancers ORL est donc une généralisation trompeuse.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)

