Le Sénégal est l’un des pôles historiques du fact-checking en Afrique francophone. C’est à Dakar qu’Assane Diagne a lancé en 2015 la toute première initiative de fact-checking d’Afrique francophone, via le bureau régional d’Africa Check.
Depuis cette date, l’écosystème s’est structuré autour de plusieurs acteurs : Africa Check (bureau Afrique francophone), Dubawa Sénégal, Le Soleil avec sa rubrique « Soleil Check », et Ouestaf News, le bureau régional d’AFP à Dakar avec son service de vérification des faits : AFP Fact-Check ou AFP factuel. A côté de ces différents médias se développent d’autres initiatives plus personnelles comme la plateforme « I-Check » initiée par la journaliste Mamadou Ramata Diallo.
Au Sénégal, la lutte contre la désinformation reste ainsi un véritable sacerdoce pour ces professionnels des médias, même si des défis subsistent. En effet, selon une étude récente de la Plateforme Africaine des Factcheckers Francophones (PAFF), publiée en avril 2026, plus de 9 articles de vérification sur 10 sont aujourd’hui des debunks, non des fact-checks. L’étude, qui a été menée dans 9 pays que sont le Sénégal, le Bénin, le Cameroun, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, la République centrafricaine, la République Démocratique du Congo et le Togo, a concerné un échantillon de 26 organisations et initiatives engagées dans ces pays, dans le domaine du Fact-Checking. 3061 articles de vérification publiés entre septembre 2023 et septembre 2025 ont été monitorés dans les neuf pays d’Afrique francophone concernés par l’étude. Le Sénégal, qui nous intéresse dans le cadre de cet article, reste le pays le plus productif de l’échantillon régional, avec 862 articles collectés sur les 3061. Ce qui représente 28,16% du total.

Source : étude de la plateforme africaine des fact-checkeurs francophones (PAFF)
Dans cet article, il ne s’agit point d’opposer le fact-checking au debunking, mais plutôt de documenter une mutation du journalisme. C’est-à-dire comment aujourd’hui, des contraintes économiques (financement par indicateurs), techniques (viralité, temporalité des réseaux) et politiques (prudence face au pouvoir), ont mis l’accent du travail de vérification sur le simple démenti de contenus viraux, plutôt que sur l’examen des discours publics.
Ce qui distingue la pratique du Fact-checking au Debunking
Le Fact-checking (vérification de faits) consiste à la vérification d’une déclaration publique précise, entre guillemets, avec verdict (vrai/faux/imprécis), sur la base de données chiffrées, rapports officiels et avis d’experts. Le format est souvent long et exigeant.
Quant au debunking (démenti), il renvoie plutôt à la déconstruction de contenus viraux (rumeurs, images, vidéos, publications réseaux sociaux). Ce format est plus rapide, plus réactif, mais il « s’autorise une prise de positionnement plus assumée » en expliquant les mécanismes de la fausse information, plutôt qu’en vérifiant une citation précise.
Ce qui pousse Valdez Onanina, Rédacteur en Chef d’AfricaCheck francophone à inviter les vérificateurs à faire la différence entre les deux concepts. « C’est d’abord une méconnaissance ou une confusion de genres. Très souvent, on va avoir tendance à présenter le Debunking comme un Fact-checking. Pourtant, il y a quand même une différence entre les deux et la différence même ne situe pas entre Debunking et Fact-checking. Mais entre Fact-checking et vérification. Ce qu’on appelle vérification dans le jargon de la lutte contre la désinformation, c’est justement ces contenus en ligne qu’on examine sur les réseaux sociaux, les vidéos, les photos sorties de leur contexte ou manipulées. C’est ce qu’on appelle « verification’’ chez les anglo-saxons ou Debunking. Le Fact-checking, lui, est beaucoup plus traditionnel dans le sens où c’est l’examen des déclarations faites par les médias, des personnalités de premier rang, etc ». Ce qui fait qu’à Africacheck, pour éviter toute confusion de genre, la différence est bien mise en évidence sur la plateforme.

Source : étude de la plateforme africaine des fact-checkeurs francophones (PAFF)
Le debunking est un format plus facile et plus rapide à réaliser, tandis que le fact-checking, beaucoup difficile, demande plus de temps et d’efforts pour sa réalisation. À titre d’exemple, « c’est beaucoup plus facile de faire 30 articles de debunking sur un mois que de faire 30 fact-checks sur la même période, surtout dans le contexte Sénégalais. Notre journaliste Azil peut passer 3, 4 voir 6 semaines, sur un article de fact-checking », ajoute Valdez Onanina.
Pour Diery Diagne, journaliste Fact-checkeuse, la prédominance du Debunking sur le Fact-checking témoigne surtout d’une évolution de la pratique de vérification face à la viralité des fausses informations sur les réseaux sociaux. Il est donc nécessaire d’adapter les modèles de vérification au contexte approprié, au timing requis, mais surtout au format adapté. « Pour moi, cette étude montre surtout que notre métier s’est élargi. Nous ne sommes plus uniquement dans la vérification de déclarations publiques. Nous devons également comprendre les dynamiques de circulation de l’information, les formats viraux, les images sorties de leur contexte, les vidéos manipulées et les récits qui se propagent sur les réseaux sociaux », rappelle la journaliste, qui estime aussi que ces chiffres de l’étude de la PAFF doivent pousser les professionnels de la vérification à maintenir un certain équilibre entre fact-checking et debunking. « Le debunking est indispensable, mais il ne faudrait pas que la vérification devienne uniquement une activité de réaction à la désinformation. Il faut également continuer à développer une culture de vérification en amont et à renforcer la capacité du public à identifier lui-même les informations fiables », renchérit la cofondatrice de « Soleil Check », la rubrique Fact-check du quotidien national « Le Soleil ».
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Pour Mamadou Ramata Diallo, le journalisme d’investigation et la vérification des faits ont toujours été une passion depuis l’école de journalisme, le centre d’études des sciences et techniques de l’information, CESTI. Ce qui l’a poussé à initier des rubriques fact-check au sein de rédactions avec qui elle a collaboré. Mais certaines limites imposées ou encore la ligne éditoriale de ces organes de presse ne favorisant pas son épanouissement professionnel, elle a trouvé la solution : fonder sa propre plateforme « I-Check » dédiée à la lutte contre la désinformation.
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Avec sa plateforme numérique, la Fact-checkeurs a fait le choix de diffuser sur Tik-Tok, Instagram et Facebook. Un choix assumé et expliqué par la concernée « comme c’est sur les réseaux sociaux, il faut des sujets très rapides et très captivants. C’est pourquoi j’ai choisi de faire du Debunking. Mais attention !! I-Check ne fait pas que du Debunking. Je fais également des articles très fouillés, très explicatifs sur des sujets sur lesquels je travaille. De tels articles ne peuvent pas être publiés sur Tik-Tok. Facebook par exemple, cela peut passer si tu y joins le lien. Mais cela n’attire pas de l’audience. Et j’avais besoin que le fact-checking soit accessible au grand public ».
Fact-Checking ou Debunking, quel choix et pourquoi ?
Au Sénégal, c’est en juillet 2024 qu’a été officiellement lancée la rubrique et émission de fact-checking, « Soleil Check », intégrée au pôle numérique du quotidien national sénégalais, Le Soleil. Depuis cette date, elle a été régulièrement animée par la journaliste et Fact-checkeuse, Ndeye Fatou Diery Diagne, communément appelée « Diery ». À travers cette rubrique, elle réalise différentes vidéos de Debunking en langue locale (le wolof), parce que le travail de Soleil Check reste fortement lié aux contenus circulant sur les réseaux sociaux et dans l’écosystème médiatique sénégalais.
Mais cela ne signifie nullement pour cette plateforme du service public un abandon du fact-checking au sens strict. C’est d’ailleurs ce que tient à préciser Diery « dans les deux cas, le principe reste le même : revenir aux sources, vérifier les faits et donner au public les éléments qui lui permettent de comprendre pourquoi une information est vraie, fausse, trompeuse ou sortie de son contexte ».
Un avis que partage la journaliste d’I-Check. Selon Mamadou Ramata Diallo, les deux genres se complètent et relèvent tous les deux de la lutte contre la désinformation. Aucun des deux n’est plus exigeant que l’autre, en termes de travail journalistique, « il serait erroné de penser que le Debunking soit moins rigoureux que le fact-checking. La même rigueur que demande un article de fact-checking, c’est avec cette même rigueur que nous travaillons nos vidéos de Debunking diffusées sur des plateformes des réseaux sociaux », tient-elle à marteler.
Le Debunking reste un genre adapté à la floraison des fausses informations sur les réseaux sociaux ainsi qu’à leur vitalité. Ce qui justifie qu’il se soit imposé avec le temps dans la pratique de vérification des faits. Pour Azil Momar Lô, journaliste, chercheur à AfricaCheck, « le debunking reste tout de même du fact-checking parce qu’il ne peut être exclu du champ de la vérification ».
Toutefois, l’usage du fact-checking ou du Debunking reste dicté par la nature même du sujet à vérifier. Chaque type de sujet définit un modèle approprié de traitement que requiert son développement. En témoigne Diery Diagne « avec le Soleil Check, nous faisons davantage de debunking, notamment parce que notre travail est fortement lié à ce qui circule sur les réseaux sociaux et dans l’espace informationnel sénégalais… Cela ne signifie pas pour autant que nous abandonnons le fact-checking au sens strict. Il y a des sujets où une déclaration publique précise mérite d’être vérifiée en profondeur, notamment lorsqu’elle porte sur des chiffres, des données publiques, des statistiques ou des affirmations susceptibles d’avoir un impact important sur la compréhension d’un sujet ».
Les limites du fact-checking et celles du debunking
Le Fact-checking dépend fortement de l’accès aux données publiques. Ce qui reste un vrai casse-tête au Sénégal, malgré l’existence d’une loi d’accès à l’information, loi N°2025-15 du 26 juillet 2025, relative à l’accès à l’information. Le texte consacre officiellement la liberté d’accéder aux documents administratifs et publics. Mais son efficacité reste un défi dans le pays. Comme dans le modèle anglo-saxon, de plus en plus, le fact-checking s’apparente au journalisme d’investigation. La frontière entre les deux s’est davantage amincie au fil du temps.
Pour ce qui est du Debunking, il utilise différents outils techniques de vérification d’images, de vidéos ou d’autres contenus manipulés. C’est un format qui se concentre plus sur les contenus les plus viraux plutôt que sur les enjeux de fond. Il répond aussi à un besoin pressant du public à être édifié sur la véracité ou non d’un contenu viral sur les réseaux sociaux.
La finalité : lutter contre la désinformation
Malgré les différences d’approches observées dans la méthodologie de ces différentes formes de vérification, la finalité reste la même, celle de lutter contre la désinformation, qu’elle émane de personnalités publiques ou encore de publications provenant des réseaux sociaux. Si pour certains « une vérification des faits ne peut pas juste être basée sur un démenti à l’image du Debunking » comme l’affirme Dieynaba Thiombane, journaliste et chercheuse à AfricaCheck. Pour d’autres comme Diery Diagne « l’objectif final n’est pas que le public dépende toujours d’un fact-checker pour savoir si une information est vraie ou fausse. C’est aussi de contribuer à créer un environnement dans lequel les citoyens disposent des outils, des réflexes et des sources nécessaires pour exercer leur propre jugement face à l’information ». C’est d’ailleurs dans cette optique qu’elle voit le lien entre son travail de fact-check et celui d’analyste en intégrité de l’information. Pour elle, « il ne s’agit pas seulement de corriger une fausse information, mais de mieux comprendre l’environnement dans lequel elle apparaît, circule et peut produire des effets ».
En tout état de cause, la domination du debunking au Sénégal est bien plus qu’un débat de chapelle ou une pression des nouveaux acteurs informationnels.
Aujourd’hui, cette lutte contre les fake-news a fait émerger un nouveau rapport plus horizontal entre les médias et les publics avec une plus grande attention portée aux publics. Selon les chercheurs Nathalie Pignard-Cheynel et Vincent Carlino dans leurs travaux sur « Du fact-checking au debunking : quand les publics s’immiscent dans la lutte. Des journalistes contre les fake news », le glissement au sein du champ médiatique du fact-checking vers le debunking met en évidence une évolution dans la posture journalistique, dans ses valeurs et méthodes, mais également dans le rapport instauré avec les publics. Selon Pignard-Cheynel et Carlino « Nourri par la culture numérique et participative, le debunking place la focale non seulement sur le contenu informationnel (la rumeur, le fake news, la théorie complotiste), mais également sur la manière dont il est appréhendé par les publics. Les Debunkings de journalistes s’ouvrent régulièrement sur des formules (telles que « vous avez nécessairement vu passer cette rumeur », « vous avez sans doute reçu ce message sur les réseaux »), ou proposent de revenir sur une information « reprise par de nombreux sites ». Ces formulations traduisent la volonté de mettre en avant des contenus susceptibles d’intéresser voire de préoccuper les lecteurs ».
Il reste dès lors aux fact-checkeurs et autres vérificateurs de relever le défi de la transparence dans la méthodologie de vérification et de déconstruction de la désinformation.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)

