Kampala – En Ouganda, la politique ne se joue pas uniquement dans les urnes ou sur les estrades de campagne. En coulisses, une autre force, invisible mais puissante, façonne les ambitions et influence les stratégies : la sorcellerie. Dans un pays où traditions spirituelles et modernité politique cohabitent, certains candidats aux élections font appel aux guérisseurs traditionnels pour se prémunir contre les mauvais sorts… ou pour en lancer à leurs rivaux.
Wilson Watira, candidat au Parlement, raconte avoir été évité par un adversaire lors d’un enterrement, ce dernier préférant souffler sur un bout de papier plutôt que de lui serrer la main, par crainte d’être ensorcelé. Une anecdote qui illustre à quel point la peur de la magie noire est profondément ancrée dans l’imaginaire politique ougandais.
Dans la région de Mbale, les guérisseurs deviennent des figures incontournables des campagnes électorales. Certains politiciens consacrent une part de leur budget à des rituels de protection. Pour Steven Masiga, analyste politique basé à Mbale, ces pratiques sont loin d’être marginales : « La vraie confiance des politiciens, ce sont les sorciers. Les électeurs peuvent changer d’avis, mais les guérisseurs, eux, restent fidèles. »
Ce mélange entre croyances ancestrales et ambitions modernes coexiste pourtant avec une forte identité chrétienne. Près de 85 % des Ougandais se revendiquent du christianisme, mais beaucoup n’hésitent pas à faire appel à des pratiques traditionnelles, notamment en période électorale. Un paradoxe que dénoncent les Églises, qui rejettent fermement la sorcellerie, bien que certains de leurs fidèles y aient recours en secret.
Selon Africa news, le pouvoir politique ne se tient d’ailleurs pas à l’écart de ces croyances. Le président Yoweri Museveni lui-même, au pouvoir depuis 1986, a reconnu avoir participé à des rites traditionnels. L’ancienne présidente du Parlement, Rebecca Kadaga, a aussi été aperçue dans un sanctuaire, expliquant vouloir honorer ses racines.
Dans son modeste cabinet à Mbale, Rose Mukite, guérisseuse réputée, reçoit discrètement des élus, des aspirants politiques et même des responsables de l’administration. À l’aide de coquillages, d’écorces et de calebasses, elle prétend pouvoir détecter les ennemis spirituels de ses clients et les protéger contre les échecs électoraux, les trahisons ou les emprisonnements.
Toutefois, certains candidats, comme Peace Khalayi, refusent de s’adonner à ces pratiques, bien qu’ils reconnaissent ressentir la pression. « Il y a beaucoup de peur, on se demande qui vous surveille, qui vous en veut », confie-t-elle.
L’ombre de la sorcellerie continue donc de planer sur la démocratie ougandaise. Si elle ne dicte pas les résultats électoraux, elle influence clairement les comportements des acteurs politiques, révélant une société où le spirituel et le politique restent profondément imbriqués.
Genèse MOUKAHA

