De Amédine FAYE, correspondant Teranganews à Tambacounda
Entamée en 2008, la construction du lycée d’enseignement technique et de formation professionnelle de Tambacounda s’est finalement achevée en 2021. Depuis, ce nouveau lycée peine à fonctionner du fait d’un manque d’eau courante et d’électricité sur le site et de son inaccessibilité. Ces difficultés freinent l’établissement dans son ambition de développer d’autres offres de formation qualifiantes et surtout handicapent le déroulement des apprentissages. Reportage !
Pour se rendre au nouveau lycée d’enseignement technique et de formation professionnelle de Tambacounda, il faut se faufiler entre les ruelles serpentant quelques habitations de fortune du quartier Gourel Diadié érigées sur des espaces non-encore lotis. Sur place, l’édifice, peint en beige et en violé, surplombe tout le quartier périphérique et ses environs.
Un « bijou » d’un milliard de FCFA…
L’infrastructure comprend un bâtiment pédagogique de deux étages compartimenté en huit (8) salles de classe et quatre (4) salles de laboratoire, un bâtiment administratif, une salle multimédia, un restaurant, une esplanade, un terrain de football et de basketball, un logement pour le proviseur, une infirmerie, un bloc pour les travaux pratiques, etc.
Bâti sur une étendue de six hectares, le nouveau lycée technique, en plus d’être équipé, a une capacité d’accueil de 600 apprenants. Financés par l’Etat du Sénégal, le coût des travaux de construction est estimé à 1. 304. 552. 921 FCFA.
…Qui peine à fonctionner
Les travaux de construction ont pratiquement duré plus d’une décennie du fait des multiples arrêts. Ce qui a causé un énorme retard dans sa livraison.
Même achevé, aujourd’hui, le nouveau lycée n’est pas entièrement occupé. Seules cinq classes (qui suivent des formations en électricité, en génie civil, option bâtiment et en horticulture) soit moins de 30% de l’effectif total des apprenants ont rejoint le lycée à la dernière rentrée.
Le reste de l’effectif et le personnel administratif continuent d’occuper quelques salles du collège Moriba Diakhité sis au quartier Liberté derrière le stade régional de Tambacounda. Ce cadre n’offre pas de bonnes conditions d’apprentissage. Le nouveau lycée ne disposant pas toujours d’eau courante et d’électricité permettant leur déménagement.
Ces deux manquements empêchent aussi le lycée technique de réaliser son souhait de diversifier ses offres de formation. Des filières comme la mécanique, le froid et climatisation, et d’autres filières professionnalisantes que l’administration ambitionne de lancer restent toujours à l’état de projet.
« Alors que si on n’a l’électricité, le lycée de Tamba, à l’image de celui de Kédougou, pourrait même développer la série STIDD [Sciences et technologie de l’industrie et du développement durable, Ndlr], en plus de la série STEG[Sciences et technologie de l’économie et de la gestion, Ndlr] qui existe déjà », nous confie une source rencontrée lors de notre visite du nouveau lycée.
Cette possibilité de diversification des apprentissages avec le nouveau lycée, le Syndicat de l’enseignement professionnel et technique (Sept) y croit fermement.
« Un lycée technique, ce n’est pas uniquement la série STEG. Les séries STIDD et S3 doivent aussi y être développées, en plus de la formation professionnelle qui peut être diversifiée dans le secteur tertiaire comme dans l’industrie. Une fois que nous regagnerons le lycée, les offres de formation pourront être diversifiées. Donc nous aurons l’occasion de lancer d’autres filières, en plus de celles déjà existantes dans le BTP, l’électro, entre autres », entrevoit Pape Ahmadou Ngom. Il assure l’intérim du poste du secrétaire général dudit syndicat au niveau régional. Il est, par ailleurs, professeur en techniques quantitatives de gestion au lycée technique de Tambacounda.
Pour le moment, l’administration de l’école, sur fonds propres, a installé un mini-forage alimenté par l’énergie solaire pour les quelques apprenants, notamment pour ceux en Certificat professionnel de spécialisation (Cps) d’horticulture qui suivent les enseignements sur le site du nouveau lycée.
Un investissement de pas plus de 50 millions de fcfa pour régler le problème d’eau et d’électricité
Après sa construction, le lycée technique a pu disposer de l’électricité de la Senelec durant des mois. C’est à la suite d’un incident, probablement dû à un défaut sur les installations électriques des bâtiments, occasionnant du coup le dédommagement du transformateur que l’électricité est repartie.
Autre chose, le poste électrique permettant d’alimenter l’établissement est construit, non pas par la Senelec, mais par un privé. C’est pourquoi sa maintenance et sa réparation n’incombent pas à la société nationale d’électricité. A proximité de ce poste, se trouve une ligne à moyenne tension de la Senelec. Pour permettre donc à la Senelec de fournir à nouveau au lycée technique de l’électricité, il faudrait, entre autres, un nouveau transformateur et la reprise de certaines installations électriques dudit lycée. Le coût de renouvellement de ces équipements électriques serait estimé à des millions de fcfa, nous informe-t-on.
Quant à l’eau, les branchements de la société nationale d’eau Sen’ Eau sont encore inexistants dans la zone. Comme alternative, les autorités de l’établissement pensent à un château d’eau d’une profondeur de 130 mètres. Sa réalisation coûterait 20 à 35 millions fcfa, d’après nos informations. Une telle infrastructure suffirait à satisfaire le besoin en eau du lycée quand les 350 apprenants et l’administration y déménageront.
Et pourtant le lycée performe chaque année au bac technique.
Les difficultés que coltine le lycée technique contrastent avec ses résultats au baccalauréat technique.
Contrairement à l’examen du baccalauréat général pour lequel l’académie de Tambacounda peine à atteindre 50% de taux d’admission, le lycée technique a fini d’habituer les autorités académiques à un taux de réussite satisfaisant au bac technique. En 2018, le taux d’admission du lycée technique à l’examen est de 73, 91 %. 50% en 2019, 78% en 2020, 87, 5% en 2021. En 2022, le lycée technique a encore fait florès avec 87, 30% de taux de réussite.
Et récemment, l’établissement a vu neuf de ses élèves remporter des prix dans différentes disciplines lors des assises nationales des clubs Ecogest des lycées techniques du Sénégal tenues au lycée Maurice Delafosse de Dakar.
Le combat des apprenants et les initiatives du mouvement parental
Devant ces difficultés majeures qui semblent perdurer, les apprenants ne sont pas restés bras croisés. Au mois de janvier, ils ont poursuivi leur grève entamée un mois plutôt pour réclamer des autorités la résolution de ce problème d’eau et d’électricité. Un mouvement d’humeur qui s’est soldé par l’arrestation d’Ibrahima Faye et de deux de ses camarades, instigateurs de la manifestation. Après quelques heures passées au Commissariat central de police de Tambacounda, ils sont libérés.
« Là où nous sommes actuellement, nous ne disposons pas de salle pour les travaux pratiques. Il y a un déficit de salles de classe. Par conséquent, nous sommes obligés de réduire les heures de cours. Les toilettes sont en mauvais état. Il est temps que nous rejoignions le nouveau lycée pour que nos enseignements et apprentissages puissent se dérouler normalement », explique Ibrahima Faye, élève en deuxième année de brevet de technicien en électro.
Après leur libération, Faye et ses camarades ont suspendu leur grève et repris les enseignements. Cependant, ils affirment ne pas avoir renoncé à leur principale revendication.
L’Association des parents d’élevées (Ape) du lycée n’est pas, elle aussi, indifférente face à cette situation. Son président Maissa Mbaye Fall nous informe que des correspondances ont été envoyées à des personnalités politiques de la région pour solliciter leur appui. Ils ont prévu une nouvelle fois de rencontrer les autorités administratives de la région. Et Fall espère déjà qu’une solution sera trouvée au sortir de cette rencontre.
De son côté, l’administration du lycée n’a pas souhaité répondre à notre demande d’interview.
L’incompréhension de la Raddho et les inquiétudes du Sept.
La section Tamba de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho) est engagée sur la question, en menant souvent un plaidoyer à l’endroit des autorités. Agacé par cette situation que vit le lycée technique, son coordinateur n’arrive toujours pas à se l’expliquer.
« C’est très franchement une situation incompréhensible du point de vue de la somme colossale qui a été investie pour la construction du lycée et du point de vue aussi de la durée [des travaux]. Je pense qu’il n’est pas compréhensible que le lycée traine jusqu’à présent sans pour autant accueillir les éléves pour lesquels il est destiné. On ne comprend pas du tout (…)», se désole Badara Tine, indiquant que le jeune de Tambacounda « a droit à une éducation de qualité et dans des conditions requises » à l’image des jeunes des autres régions.
En plus des problèmes liés à l’adduction d’eau, l’électricité, l’inaccessibilité du site, le Sept relève une autre contrainte.
« Nous comptons actuellement 13 classes physiques dans l’enseignement technique et la formation professionnelle. Avec huit ou douze salles de classes dont dispose le nouveau lycée, comprenez qu’il sera difficile de contenir ce nombre important d’apprenants. Donc nous souhaitons la construction d’un ou de deux bâtiments pédagogiques afin d’améliorer les conditions d’apprentissage », suggère le syndicaliste Ngom.
Le lycée technique, un filon pour résorber le chômage des juniors de la localité
D’après une enquête de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), le taux de chômage à Tambacounda table sur 36,5%. Pour le coordinateur de la Raddho/Tamba, permettre au nouveau lycée technique de fonctionner constitue une opportunité pour assurer aux jeunes de la région une employabilité. Ce qui réglera le manque d’emplois.
« Aujourd’hui, les jeunes sont en chômage. Je pense qu’avec le lycée technique, on a beaucoup de possibilités pour les former (…) pour qu’ils puissent être opérationnels sur le terrain(…), créer des entreprises qui pourront également permettre à d’autres jeunes d’[avoir de l’emploi]. Je pense que cela pourrait drastiquement réduire le chômage et permettre à ces jeunes, qui sont des conducteurs de jakarta par défaut de travail, d’avoir de quoi vivre dignement(…) », estime M. Tine.
Ses espérances ne divergent pas avec la position du Sept sur cette question.
« Je suis d’avis que le lycée, une fois qu’il sera fonctionnel, peut jouer un rôle dans la lutte contre le chômage des jeunes. La vocation d’un lycée technique est de former des apprenants pour qu’ils soient opérationnels. Cela suppose qu’ils auront une qualification professionnelle à la fin de la formation. Nous aurons l’occasion de développer la formation professionnelle avec l’ouverture de nouvelles filières. Qui participeront à l’absorption du taux de chômage », souligne M. Ngom.
Quelle implication du Conseil départemental de Tambacounda ?
Si la construction et l’équipement des écoles élémentaires, préscolaires, des écoles communautaires de base et de celles franco-arabes sont du ressort de la commune, les établissements du moyen secondaire rentrent dans les domaines de compétences du Conseil départemental.
En matière d’éducation, d’alphabétisation, de promotion des langues nationales et de formation professionnelle, « le département reçoit les compétences suivantes :
- La construction, l’équipement de lycées d’enseignement technique et lycées professionnels ;
- La construction de centres d’enseignement technique et de formation professionnelle ;
- la participation à l’acquisition de manuels, de fournitures scolaire et de matériels didactiques pour les lycées d’enseignement technique et professionnel, et les centres de formation professionnelle ;
- l’équipement et l’entretien des lycées et collèges d’enseignement général et la participation à leur gestion par le biais des structures de dialogues et de concertation (…) », peut-on lire à l’article 312 du Code général des collectivités territoriales.
Quelles actions le Conseil départemental de Tambacounda a entreprises pour résoudre les problèmes actuels du nouveau lycée technique ? Avec un budget de 538, 6 millions fcfa pour l’exercice 2023 voté en janvier dernier, pourrait-on s’attendre de cette institution locale à ce qu’elle prenne en charge l’entièreté de l’investissement pour disponibiliser l’électricité et construire un forage dans l’établissement ?
Nos tentatives pour entrer en contact avec Mamadou Kassé, président dudit conseil, n’ont pas abouti.
Un comité régional mis en place pour réfléchir sur des solutions
Le gouverneur de la région de Tambacounda reconnait que le lycée est construit sur un site autour duquel on y dénombre des « constructions anarchiques ». Pour autant, Oumar Mamadou Baldé ne pense aucunement au déguerpissement pour la construction d’une route et l’installation de conduites d’eau allant jusqu’ à l’établissement. Il opte pour une solution socialement moins impactante.
« J’ai demandé au maire et au préfet de mettre en place un comité pour mener des discussions avec la Senelec et la Sen ’eau et les services qui sont sous mon autorité pour voir comment pourrait-on trouver un équilibre sans que nous lésions les chefs de famille qui y sont déjà installés(…). Faire de telle sorte que les conduites puissent accéder au lycée technique. C’est à ce stade du dossier que nous nous situons. Et nous le suivrons jusqu’ à ce que ces problèmes soient résolus », renseigne Gouverneur Baldé tout en précisant: « Je me veux très honnête. Je ne peux pas vous dire aujourd’hui à quelle date, ce problème sera derrière nous ».
L’exécutif régional confie s’être personnellement impliqué depuis son arrivée dans la circonscription pour la finalisation des travaux de construction du lycée qu’il avait trouvés à l’arrêt.
En fin décembre 2022, lors de sa tournée économique à Tambacounda, le président de la République, Macky Sall aurait ouvertement interpellé la ministre en charge de la formation professionnelle Mariama Sarr sur le sujet. Celle-ci aurait même fait le déplacement sur le site. Depuis, rien n’avance sur le terrain, restent pessimistes certains tambacoundois.
L’impatience s’est définitivement installée chez les apprenants du lycée technique de Tambacounda. Elle cohabite, dorénavant, avec leur espoir de regagner un jour leur nouveau lycée.

