Le volet de cette 14e biennale se poursuit toujours, dans ce charme irrationnel s’évadant des expositions et qui captive, plus que de raison. A croire qu’ils se sont passés le mot ces artistes ! C’est dans cette dynamique qu’i l nous fait voyager dans la mystique de Maam Kumba Bang, Amadou Moctar LY. O riginaire de Saint-Louis, « Masta » de son nom d’artiste, le peintre exposant à la galerie Kemboury s’immerge au cœur de l’imaginaire de cette ville tricentenaire pour donner un visage au génie protecteur de la ville. « Mystic city of Kumba Bang », une traversée dans un monde imaginaire aux relents assez réels.
Intrinsèquement lié à son génie protecteur Maam Kumba Bang, l’histoire de Saint-Louis ne saurait être contée sans faire appel à elle. Vieille de plus de trois siècles, Ndar existe depuis 362 ans. Pourtant, ceux qui foulent son sol jour et nuit ne se sont toujours pas départis de cette »foi » qu’ils nourrissent, envers Maam Kumba. Encore aujourd’hui, en 2022, certains de ses habitants procèdent toujours à des offrandes sur les berges du grand fleuve qui se prêtent aux sacrifices ce, dans le but de s’attirer les bonnes grâces de leur génie tutélaire. Entre femmes enceintes qui veulent arriver à terme dans les meilleures conditions, ou »Ndar-Ndar » qui souhaite protection, Maam Kumba reçoit des rites, des offrandes et des sollicitations.
Vieille ville française, centre d’élégance et de bon goût sénégalais, Saint-Louis sort de la masse grâce à ce côté mythique et mystique attirant. Grandir dans cet environnement a inspiré sa vision et par conséquent, ses œuvres artistiques. Masta, l’artiste-peintre, a voulu partager cette face propre à cette vieille citée en représentant ce monde des génies, comme le lui dicte son imaginaire. Et le résultat est sans pareil, surprenant et phénoménal. En sépia ou couleur, les œuvres de Masta sont une virée dans cet univers mystique resté collé à Ndar. « Mon travail s’est toujours accentué sur Saint-Louis, une ville qui inspire, et qui, artistiquement et culturellement, a beaucoup à offrir. L’histoire de Maam Kumba Bang est de son patrimoine immatériel.

Dans les tableaux de l’artiste, les personnages sont directement tirés de l’imaginaire fertile de cette contrée. On y raconte en effet que le génie tutélaire prend souvent forme humaine pour se mêler aux populations. Mais Maam Kumba Bang est également ce bouclier qui protège contre les esprits malfaisants qui tentaient de sévir contre «son peuple».
L’apparence des personnages, dans les œuvres de Masta, est souvent très différente de celle des humains, notamment au niveau du visage. Et la pointe de surprise vient sans doute de ces génies chaussés de Vans qui s’affichent fièrement . « C’est important pour moi parce que certes c’est une histoire qui date de longtemps, mais ces croyances ont su résisté au temps. Jusqu’à présent, si vous allez à Saint-Louis, il y a des gens qui entretiennent cette relation, (de protecteur-protégé (ndlr) avec ces génies. Pour moi, la peinture peut revêtir cet aspect de rêve ou de cauchemar imagé. C’est un monde invisible imagé» , explique-l’artiste.
Formé à l’école des arts de Dakar, l’artiste qui vit désormais en France, entre Paris et Le Mans, manie la palette des couleurs, avec virtuosité. « Le choix des couleurs vient tout naturellement. Lorsque je travaille, je crée une sorte de dialogue entre le tableau et moi. J’essaie de créer en même temps une charge spirituelle qui fait que je me libère. Et une fois fait, il y a un échange spirituel entre les premières couches et les suivantes. Quand je démarre une toile, je ne sais pas à quoi cela va ressembler. C’est à la fin que je réalise.» Cette dernière phrase revient souvent, chez les artistes peintres. Ils ont visiblement, cela en commun.
Sur le travail de Masta, les titres sont évocateurs : Sacrifice will not be televised (Le sacrifice ne sera pas télévisé), Mauvaise augure, Tribulation, Ame sœur, Un fauteuil pour deux, pour ne citer que ceux-ci.
Ses œuvres portent également un langage ésotérique. Le chiffre 362, en référence à l’âge de la ville, revient souvent, à côté d’inscriptions cabalistiques évoquant ce monde ésotérique que seuls les initiés réussissent à décoder. « J’utilise les formes, les couleurs, le collage, tout ce qui me permet de donner une âme à ce cosmos », confie-Masta qui, à travers cette immersion dans l’univers de Maam Kumba Bang, invite à un « voyage dans un monde imaginaire» qui est, selon lui, l’expression d’un enracinement dans nos cultures. « C’est une légende du passé qui s’est prolongée jusqu’à nos jours et il est de notre rôle d’artiste de faire en sorte que cette histoire continue d’exister et que les jeunes la connaissent », pense-Masta.
L’on se rappelle qu’en 2010, il a fallu faire offrande d’un bœuf en sacrifice pour que le génie de la ville accepte la finalisation des travaux de réhabilitation du Pont Faidherbe.
Maam Kumba Bang est à découvrir à Kemboury jusqu’au 20 juin.

