Thione Seck est mort !
Thione Seck est mort !
Thione Seck est mort !
Quelle nouvelle ! Une nouvelle de la dimension de celles qu’il faut répéter, se répéter, plusieurs fois afin de l’ingurgiter, le digérer, le croire. L’atmosphère, pourtant morose de ce dimanche 14 mars n’a su alerter personne sur ce qui se passait. Un géant de la culture sénégalaise s’effondrait sans bruit, vers 6h du matin, à 66ans. Fin d’une scène de plus de 40ans.
A l’ombre de l’Orchestra Baobab
Né en 1955 à Dakar, Thione Ballago Seck est issu d’une famille de griots wolof (musiciens traditionnels). Son arrière grand-père était chanteur à la cour de Lat Dior, le célèbre Damel (roi) du Cayor et résistant notoire à la colonisation française. C’est donc tout naturellement qu’il participe, dès son enfance, aux cérémonies et aux fêtes traditionnelles comme chanteur et percussionniste. Tout de suite, Dakar lui découvre un véritable talent.

Nous sommes en 1973, Thione n’a que 17 ans. Le chanteur vedette du moment Abdoulaye Mboup le prend sous son aile au sein de l’Orchestra Baobab (une formation adepte d’une salsa afro-cubaine à la sauce sénégalaise), après l’avoir envoyé en formation au Star Band. Il intégra dès lors le groupe en tant que percussionniste. Quand en 1975 le chanteur star du Baobab décède, Thione Seck reprend les morceaux de son mentor et sa place au sein de l’Orchestra, en y faisant les belles heures. Il en deviendra une des icônes. Thione Seck lui a d’ailleurs témoigné sa reconnaissance, au travers d’un titre marquant ‘’Laye Mboup’’, où il raconte qu’on le prenait pour son fils, car faisait-il savoir, il lui a transmis, au-delà d’un savoir musical, une intelligence sociale.
Sous le soleil du Raam-Daan
Son orchestre, un groupe de pur ‘’mbalax’’, voit le jour dans les années 80.
Parallèlement aux groupes pionniers tels que le Super Diamono originel, l’Etoile de Dakar, Xalam 1, le Raam-Daan (Ramper et gagner ndlr), posant les pieds sur des horizons incertains, a eu l’audace d’aller à la conquête de l’inconnu, et a fini par écrire les plus belles pages de l’histoire musicale sénégalaise.
Juin 1987 signe sa première tournée européenne avec AKAN Productions (Félix Anagonou) et produit dans la foulée, l’album ‘’Le pouvoir d’un coeur pur’’. À l’issue d’une deuxième tournée européenne en 1988, Thione Seck produit encore, avec Félix Anagonou l’album ‘’Dieulleul’’.
En 1996, le producteur sénégalais Ibrahima Sylla entreprend de le produire. Thione Seck sortira trois albums sous le label Syllart. Dont Orientissime (2003) un de ses albums les plus originaux, et les plus beaux qui eut un véritable succès international. Une perle de l’Orient autant que de l’occident africain, puisqu’elle est née, de Madras à Dakar en passant par le Caire, du mariage des rythmes et mélodies répandues par les vents qui soufflèrent de l’océan Indien vers l’Atlantique. Le chanteur y effectuait une plongée dans les musiques orientales, indiennes et arabes, avec cordes et tabalas en y brouillant les pistes, entre chant wolof, gammes indiennes, mélopées arabes et le fameux mbalax, toujours là en filigrane.
Le producteur de ce joyau disait en d’autres termes, que l’autre source qui jaillit dans ce disque vient de l’Inde, dont l’influence culturelle, grâce aux films Bollywood, fut énorme en Afrique dès les années 60. En effet, Thione Seck, comme la plupart des enfants de sa génération a fréquenté les salles de cinéma dakaroises et s’est régalé des films fleuves où l’on chante et où l’on danse dans un tourbillon de couleurs. Il invite même sur Orientissime la chanteuse Bombay Jay, une des stars bollywoodiennes qui interprète avec lui la chanson ‘’Assalo’’, un des sommets du disque. Arrangé par le dit ‘Excellent’ François Bréant, Orientissime, qui mit quatre années à éclore, est aussi épique et chatoyant qu’un film indien, lancinant comme les chants de transe soufis, et conquérant comme le chant des griots du Sénégal.
Son art au service de l’éducation
66 ans, c’est un âge qui bonifie les gens, les loge définitivement au temple de la sagesse. Mais, l’auteur de « Aduna » n’a pas attendu d’atteindre le crépuscule de sa vie pour jouer ce rôle de, patriarche attentif et protecteur. Sa musique, même traditionnelle, rehaussée par son timbre vocal unique, évasif, apaisant tel un rossignol, aux rimes poétiques captivait même les plus petits. A travers ses chansons traitant de tous les thèmes, il a traversé des vies en conseillant, orientant et réorientant sur les chemins de la droiture. De par les paroles de ses chansons, leur plein sens et leurs profondes connotations, Thione Seck éduquait, ramenait au quotidien de valeurs partagées, jugées fondamentales, autant qu’il interpellait au besoin, sur les tares de la société sénégalaise.

Avec Youssou Ndour, Omar Pène, Ismaïla Lô et Baaba Maal, c’était le quinté gagnant de la musique. Il se singularisait cependant de tous par son extrême sensibilité qui en faisait un chanteur à textes, un parolier génial dont les chansons contribuaient à créer avec les mélomanes, un univers particulier de communication, de dialogue, de médiation.
« C’est quelqu’un qui a su comprendre que le rôle de l’artiste n’est pas d’entretenir les gens mais d’éduquer les populations surtout les jeunes générations », disait-Baba Maal.
Thione Seck lui-même aimait dire qu’ « un texte qui n’éduque pas, ne sensibilise pas, n’éveille pas les consciences n’est pas digne d’être appelé chanson ».
Bien avant son décès, les Sénégalais témoignaient que les œuvres musicales de Ballago provoquaient en eux des sursauts de réflexion, sur la vie en général. Sur Youtube, les commentaires sous ses chansons en sont une preuve. Pris d’affection pour lui, beaucoup de Sénégalais l’appelaient «Papa Thione» en référence au message paternaliste de ses chansons à l’image de feu Ndiaga Mbaye, un virtuose de la parole.
Un livre en son honneur
‘’La chanson est l’œuvre qui voyage dans le temps et dans l’espace, Ce que vous dites aujourd’hui est entendu demain « , écrivait de l’artiste, le professeur Ibrahima Wane de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, préfacier du livre que le journaliste Fadel Lô a consacré à Thione Seck.

L’auteur de cet ouvrage sorti en 2018, intitulé « Paroles de Thione Ballago Seck, un poète inspiré et prolifique », est un compagnon de longue date de l’artiste qu’il a pratiqué depuis 18 ans au moins. L’auteur affirme avoir été « touché par la profondeur extraordinaire des messages contenus dans ses chansons et sa maîtrise » du wolof, langue la plus parlée au Sénégal, raison qui l’a poussé à lui consacrer un livre. De fait, l’ouvrage de Fadel Lô propose une grille de lecture des thématiques développées par le chanteur en proposant une clé permettant de décortiquer ses textes par le biais d’une entrée ouvrant sur la sagesse et la morale sénégalaise traditionnelle.
Cela faisait par exemple que le compositeur et interprète était reconnu pour son « sens élevé de la famille » au regard justement de ses chansons telles que « Yaye Boy », « Papa », « Domou Bay », « Yéén Bi », « Ballago’’, « Allô Petit ».
Il est aussi considéré comme un amoureux « inspiré », en attestent ses titres « Yow », « Diaga », « Diongama », « Sey » et « Boul Dof » dédiés à son épouse.
Celui que l’on a toujours qualifié de « griot des temps modernes » est également vu comme un ‘’humaniste engagé’’ sur la base notamment de ses chansons « Khéwi », « Numéro 10 », « Bour », « Yéén » et « Kharé Bi ».
Un projet inachevé
Ne dit-on pas que tout être humain qui meurt laisse un projet inachevé sur terre ? Thione Seck est de ceux qui font croire à cette assertion. Il nourrissait un ambitieux projet musical, celui de sortir deux volumes : « Thione Seck à Gogo » et la « Cedeao en Chœur ». Il avait déjà commencé ses travaux en studio avec près de 300 artistes musiciens, sénégalais et africains, malgré le peu de moyens dont il disposait pour ce projet.
Thione Seck ! L’on se souviendra de son talent, de sa constance, de sa liberté dans la création artistique, de son franc parler, comme en témoignent ses compères, sa famille, ses proches et collaborateurs. Adieu Ballago, le Rossignol !

