Par Guy Hutton, Conseiller principal, eau, assainissement et hygiène, UNICEF
Dès son lancement, le partenariat Assainissement et eau pour tous (SWA) a souligné le caractère essentiel du financement pour accélérer les progrès. Depuis 2010, il a organisé, en marge des Réunions de printemps de la Banque mondiale, quatre réunions de haut niveau avec des ministres des finances du monde entier. Ces événements sont à présent appelés les « Réunions des ministres des finances » (RMF). Elles offrent de courts moments (d’une durée d’environ deux heures) pour expliquer pourquoi l’eau, l’assainissement et l’hygiène méritent davantage de fonds publics et pour souligner les possibilités d’investissement dont bénéficient les gouvernements et le secteur privé grâce à des études de cas couronnés de succès.
Tout comme des centaines d’autres cette année, la Réunion des ministres des finances de SWA prévue en avril 2020 a été annulée. Néanmoins, tel une magnifique créature de la mythologie grecque, cet événement mondial unique s’est scindé en trois réunions régionales avec des ministres des finances et du secteur. Ces rencontres régulières de haut niveau adoptent ainsi un nouveau format et s’adressent à un nouveau public. La première réunion aura lieu début novembre et concernera l’Afrique. Elle sera suivie, avec des intervalles de deux semaines, des réunions pour la région Amérique latine et Caraïbes et la région Asie et Pacifique. Les avantages de ce nouveau format sont évidents : des réunions régionales impliquent des organisations régionales qui sont restées, jusqu’à aujourd’hui, relativement silencieuses au sein de SWA. Il encourage également une participation plus significative entre des pays proches. Il permet par ailleurs d’éviter les coûts et les émissions de CO2 entraînés par les déplacements pour des réunions physiques. J’attends donc personnellement avec une grande impatience ces événements afin de pouvoir observer les résultats de cette nouvelle approche.
Pourquoi un ministre des finances devrait-il s’intéresser à l’eau, l’assainissement et l’hygiène (EAH) en cette période troublée ? Loin de moi l’idée de prétendre savoir ce qui se passe dans la tête d’un ministre des finances, mais j’imagine que leur principale préoccupation porte sur la protection de l’économie en pleine pandémie de COVID-19 et sur les moyens à déployer pour relancer leur économie avec le recul de la menace. Dès lors, si ne sommes pas capables de faire coïncider notre objectif – maintenir et renforcer les niveaux de service EAH – avec les préoccupations des ministres des finances, l’intérêt de les contacter pendant cette période chargée et complexe sera très limité. En effet, beaucoup d’éléments nous permettent d’associer l’EAH aux préoccupations des ministres des finances : tout d’abord, la qualité de l’EAH, en particulier les mesures d’hygiène, comme le lavage des mains, est étroitement liée à l’évolution de la pandémie, comme l’expliquent les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) ; ensuite, la disponibilité de l’eau et de toilettes à domicile permet aux communautés de respecter plus facilement les mesures de confinement, pour le bien de tous ; troisièmement, la dégradation des services EAH menace de provoquer des retombées sanitaires, des perturbations sociales et des pertes économiques supplémentaires – on estime ainsi que le manque de services EAH a coûté 260 milliards de dollars É.-U. dans le monde en 2010 ; enfin, tout retour à la « normale » dépendra du fonctionnement des services EAH, dans les lieux publics et les institutions comme les lieux de travail, les écoles et les installations de santé. Cependant, selon un rapport publié en 2020 par l’OMS et l’UNICEF, deux écoles sur cinq dans le monde ne disposaient pas d’installations de base pour le lavage des mains avant la pandémie de COVID-19.
Les plaidoyers pour le financement de l’EAH ne sont pas une activité ponctuelle, mais constante. Bien que tous ces arguments en faveur de l’EAH soient clairs et reposent sur des données probantes, le dialogue politique est encombré par tellement de problèmes et de préoccupations qu’il faut constamment faire remonter les besoins en matière d’EAH au plus haut niveau des gouvernements et des organisations de développement ainsi que dans l’ensemble de la société. Dès lors, la création d’un argumentaire d’investissement en faveur de l’EAH est fondamentale pour recevoir des financements de la part de gouvernements ou de donateurs, et attirer l’attention du secteur privé. D’autres secteurs sociaux comme la santé et l’éducation ont bénéficié de plaidoyers et d’une attention politique de haut niveau, ce qui leur a permis de profiter de davantage de fonds. Dans certains pays, l’EAH y est en effet parvenu, et certains chefs d’État ont notamment mis leur image politique en jeu. Par exemple, le Premier ministre Narendra Modi s’est engagé à mettre fin à la défécation à l’air libre en Inde dans un délai de cinq ans et il a mobilisé pour cela 20 milliards de dollars de fonds gouvernementaux. L’exemple indien reste toutefois une exception plus qu’une règle.
Que puis-je espérer de ces réunions régionales des ministres des finances ? Je souhaite que cette série de réunions régionales contribue à trois résultats à long terme :
Diriger des fonds mondiaux vers les pays. On entend parler de milliards de dollars débloqués par les banques de développement ou les fonds mondiaux comme le Fonds vert pour le climat, et qui sont disponibles pour le secteur EAH. Ces sommes incluent à présent des fonds ciblés pour les activités EAH dans le cadre de la riposte contre la COVID-19, à l’image des financements de la Banque mondiale. Cependant, malgré l’extrême urgence des besoins, ces fonds tardent souvent à arriver et ne sont pas suffisants pour répondre aux besoins mondiaux en vue d’atteindre les cibles des ODD.
L’EAH doit être (considéré comme) un secteur où investir. Nous devons mieux identifier les possibilités d’investissement dans l’eau, l’assainissement et l’hygiène, y compris pour attirer les financements du secteur privé. Qu’il s’agisse d’un retour financier sur les investissements, de bénéfices en matière de santé, pour les femmes ou pour les enfants, nous devons transmettre les bons messages aux bons moments pour veiller à ce que nos efforts de plaidoyer portent leurs fruits. Par exemple, un récent appel à l’action des dirigeants mondiaux mené par SWA leur demande de reconnaître le rôle vital de l’EAH dans le contrôle de la pandémie de COVID-19. En outre, les options ne manquent pas pour attirer le secteur privé à l’aide de différents mécanismes de financement mixte – qui permettent, par nature, à des financements publics de profiter de volumes de fonds du secteur privé bien plus élevés – mais leur réussite dépendra de la gouvernance du secteur en lui-même, au travers des réglementations, de processus d’appel d’offres transparents et de la confiance dans la loi, autant d’éléments qui rassurent les investisseurs.
Nous devons mieux utiliser les fonds existants. Nous avons besoin de données probantes de meilleure qualité sur l’état et le potentiel du secteur, de mécanismes plus solides et de davantage de redevabilité. Nous avons également besoin que les financiers travaillent de concert pour atteindre ensemble des cibles communes, comme la mise en place de fonds groupés dans le cadre d’une approche à l’échelle de tout le secteur. En Éthiopie, plusieurs partenaires de développement, dont la Banque mondiale et l’UNICEF ont collaboré étroitement avec le Gouvernement éthiopien pour garantir que les centaines de millions de dollars d’aide publique au développement soutiennent les plans nationaux. Le secteur profitera de plus de ressources s’il parvient à démontrer qu’il utilise de façon responsable les financements existants. Il y a de nombreuses façons de renforcer l’efficacité et l’équité du secteur, comme l’adoption plus rapide de technologies bon marché prometteuses, la meilleure gestion des services, la réallocation des budgets sectoriels en faveur des personnes les plus laissées de côté ou l’amélioration de la gouvernance et le renforcement du secteur. Chacune de ces actions repose sur une stratégie de financement sectoriel solide et sur une feuille de route réaliste, qui est financée et s’appuie sur une répartition claire des rôles et des responsabilités.
Les lignes qui précèdent donnent quelques principes généraux, mais les solutions doivent être adaptées à chaque pays. Il faut donc évaluer les différentes options de modèles de fourniture de services, de politiques tarifaires et d’approches en matière de subventions ainsi que les cadres réglementaires et les solutions technologiques en fonction de chaque situation. Une nouvelle initiative de SWA pour renforcer les systèmes et les financements soutiendra les plaidoyers nationaux et braquera les projecteurs sur les pays afin de supprimer les goulets d’étranglement liés au financement de l’EAH. Elle aidera également à faire progresser les discussions menées pendant, avant et après les réunions régionales des ministres des finances.
Pour conclure, ces RMF constituent des moments clés pour les plaidoyers et la recherche de solutions en faveur du secteur EAH et nous ne pouvons pas nous permettre de les manquer. Les ministres des finances doivent avant tout savoir que le secteur EAH s’améliore et s’étend de façon systématique, en s’appuyant sur des données solides et sur une vision à long terme. Les RMF offrent donc la possibilité de présenter toutes ces questions de façon honnête et d’en tirer un plan de revitalisation du secteur qui bénéficie de l’engagement de ministres, voire de chefs d’État. La définition de cibles et la prise d’engagements sont des tâches de grande ampleur qui réclament aux principales parties prenantes et aux groupes catégoriels de travailler ensemble pour les formuler et les appliquer. Ces réunions pourront permettre aux pays d’afficher leur solide volonté d’accélérer les progrès vers la couverture universelle, mais aussi de prendre des engagements vis-à-vis de la communauté internationale au travers du mécanisme de redevabilité mutuelle de SWA, qui compte déjà plus de 300 engagements formulés par plus de 50 pays.

