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La chronique d’Abdou Diaw : La ronde des Agences de notation

Par Abdou DIAW (Journaliste-économique)

Coucou, revoilà les Agences de notation financière ! La crise sanitaire, qui secoue la planète, a plongé la quasi totalité des économies dans une impasse totale et a mis à genoux les entreprises, toutes catégories confondues. Elle a fait trembler les marchés financiers et exploser les besoins de financement chez les Etats. Face à la faiblesse des ressources domestiques, beaucoup d’Etats se sont, naturellement, tournés vers les créanciers internationaux en vue d’obtenir des espaces budgétaires par le biais d’une révision des conditions de l’endettement.

Les nombreux appels des partenaires multilatéraux comme la Banque mondiale, le Fmi ont finalement abouti à un moratoire en faveur des pays les plus pauvres. Ces derniers ont vu leurs services de la dette gelés pendant une année.

C’est le Club de Paris, puis le G7 qui étaient les premiers à répondre favorablement à l’invite. La question de l’endettement s’est enflammée partout dans le monde et a fini par masquer même la crise sanitaire de la Covid-19. Ceci démontre une fois de plus l’attention toute particulière qu’accordent les Etats à la dette. Mais la résurgence de cette question met également à nouveau les agences de notation financière au devant de la scène internationale. Elles avaient surtout fait parler d’elles lors de la crise des subprimes de 2008 en cristallisant toutes les attentions. Elles sont presque l’œil et l’oreille des investisseurs eu égard aux informations clés et stratégiques qu’elles mettent à leur disposition.

Depuis cette date, leurs sorties étaient devenues plus ou moins médiatisées même si ces agences continuent d’exercer une influence sur les places financières et peser sur les décisions des investisseurs, très sensibles aux notations financières, surtout en période de crise. Près de 12 ans après les événements de 2008, tous les yeux sont presque, aujourd’hui, rivés vers ces agences de notations dont les plus en vues sont le trio : Moody’s, Standard & Poor’s ou Fitch. Elles vont encore installer la psychose chez les acteurs de la finance et tenir au respect les Etats et les entreprises obligés à faire recours à l’endettement pour, soit lutter contre le virus ou préparer leurs plans de relance. Elles vont encore marquer leur présence, le temps de la durée de la pandémie. Les moindres décisions relatives à l’endettement sont minutieusement passées au crible et soigneusement analysées.

Avec cette crise sanitaire, l’adhésion de certains Etats à l’Initiative de suspension du service de la dette (Issd) portée conjointement par le Club de Paris et le G20 est contrôlée. Bref, nos Etats sont donc surveillés comme du lait sur le feu. L’impact de la Covid-19 sur les économies est si grand et profond que de grandes entreprises voient leur situation financière se détériorer et leurs notes de crédit descendre les échelles de Moody’s, Standard & Poor’s ou Fitch. Certes, les notations sont, en général volontaires, autrement elles sont faites sur la demande du client (pays ou entreprises), mais voir une agence livrer une note en ce contexte de Covid-19 où toutes les règles de disciplines budgétaire sont, pour la plupart suspendues, pousse à s’interroger sur la pertinence d’une telle opération. On peut citer l’exemple des pays de l’Uemoa qui ont pris la décision, le 27 avril dernier, de suspendre provisoirement l’application du pacte de convergence, de stabilité́, de croissance et de solidarité́.

L’une des urgences pour les Etats, notamment ceux qui sont dans la classe « Pays à revenus », est de scruter tous les instruments possibles pouvant leur permettre de trouver des espaces budgétaires. Ce contexte d’explosion de la dette des Etats, notamment celle des pays africains constitue également un moment privilégié choisi par certaines agences de notations pour rendre publique leurs notes. Le cas de Moody’s, qui a procédé, le 12 juin dernier, à une revue pour dégradation de la note du Sénégal et de la Côte d’Ivoire suite à leur adhésion à l’Initiative de suspension du service de la dette en est une illustration. Fallait-il émettre cet avis en pareilles circonstances ? Les deux Etats ont-ils donné leur feu vert pour la publication ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas cette note de mise en garde qui empêchera les Etats de continuer à s’endetter auprès des marchés des titres publics ou boursier et d’autres créanciers. Parce que le moment est loin d’être favorable. « Lorsque tout le monde sera mort, la seule chose qui sera notée, ce sera qui ira au Ciel ou en enfer (…). », soutenait le président de la Bad, Akinwumi Adesina, à l’endroit des agences de notation, lors d’une conférence de presse virtuelle, en avril dernier, sur l’impact économique de la pandémie. Il estimait qu’aucun pays ne devrait être pénalisé pour une situation (cette pandémie) qu’il n’a pas provoquée.

Évaluer la solvabilité d’un Etat ou sa capacité d’honorer ses engagements vis-à-vis de ses créanciers dans un contexte de tensions économiques et financière dues à une crise sanitaire en pleine propagation paraît un exercice inopportun et biaisé. Le moment ne s’y prête pas. Une telle démarche ne fait que confirmer la perception de ceux-là qui considèrent, depuis la crise de 2008, les agences de notation comme des « pompiers pyromanes ». D’autres vont plus loin en s’interrogeant même sur de possibles conflits d’intérêts entre les activités de notation et celles de conseil aux Etats et aux entreprises de ces mêmes agences de notation…

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Khadim FALL

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