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Réinsertion des malades du covid-19 : Méfiance, regards fuyants, déni, jusqu’où nous mènera ce virus ?

La Psychose. C’est le sentiment qu’a réussi à provoquer la pandémie Covid-19 dans la tête des Sénégalais. En médecine, cette affection est assez redoutée, du fait de ce qui en découle : changement de comportement, isolement, méfiance, angoisses. Remarque, tous ces signes avant-coureurs de la psychose sont perçus notamment chez les Sénégalais habitant un quartier où justement, un voisin est testé positif…Reportage de Mame Khary LEYE

Dakar a connu une montée drastique des cas positifs de coronavirus ces derniers temps alors que, sous nos cieux, la maladie est associée à la honte. A la Gueule-Tapée, un des quartiers touché par la pandémie, deux familles vivent, disent-elles, les périodes les plus sombres de leurs vies. Il a  fallu presque deux heures d’âpres discussions et l’aide d’un vieux voisin pour leur faire sortir de leur mutisme afin de partager leur expérience. L’aîné des garçons de la famille habitant un immeuble dans cette localité a pris la parole au nom de sa famille dont il souhaite taire le nom.

« Il est notre père, notre oncle, notre ami. Ce qui lui était arrivé nous a fait un choc parce qu’on ne s’y attendait pas surtout pas de lui, dit-il d’un air frisant la déception. Lui il en a souffert physiquement, nous, psychologiquement ». L’immeuble où ils habitent est à leur famille mais ils n’occupent que les appartements du raz de chaussée. « J’ai été le premier à être dé-confiné après l’isolement en compagnie des autres membres de ma famille. J’ai été libéré après moins d’une semaine », dit-il d’un air souriant cette fois.

« Ce serait un mensonge de dire que l’accueil qui m’a été réservé dans ce même quartier avec des gens qui m’ont vu grandir ne m’a pas choqué »,  confie-t-il l’air grave. Cette pandémie a aussi eu le don de révéler nos faces zéro les plus enfouies. Enfin, c’est ce qui ressort du vécu des citadins qui en ont fait l’expérience. « Moi je l’ai vite surmonté mais j’en ai plus souffert à cause des parents. Eux qui sont nés et ont grandi dans ce quartier. Nous fuir a été leur premier réflexe. Même lorsque les parents sont revenus sains et saufs du confinement, les voisins continuaient à ne pas s’arrêter devant chez nous. Les parents se sont sentis marginalisés, du coup leur ego en a été touché ».

La dame, la soixantaine révolue, chapelet en main, bien que prêtant l’oreille à notre échange n’a voulu pipé mot. L’air affecté, elle égrène son chapelet, fixant tantôt le sol, tantôt son fils, comme pour lui signifier de ne pas trop en dire. D’après son fils, l’oncle qui a été testé positif était de passage pour une visite de courtoisie. Lors de son passage, la force des choses a voulu que personne à part un de ses frères et leur neveu ne soit à la maison. « C’est avec beaucoup de peine que ma mère sort pour vaquer à ses occupations. Elle se plaint de moins en moins maintenant. Mais au début, à chaque fois qu’elle revenait du marché, elle s’émouvait des regards insistants des gens. Elle disait que certains, sans pudeur, l’a dévisageait de haut en bas tandis que d’autres l’a reluquaient du coin de l’œil. Qu’est ce qui leur prend ?me demandait-elle. Ils veulent voir si le virus laisse une sorte de tâche ou de cicatrice sur le visage du concerné qui ferait voir à tous qu’il a été atteint ? Mais je n’ai rien du tout. C’est ce qu’elle me répétait tout le temps. Mais là, avec le temps ça va mieux. Elle ne s’en fait plus comme avant, confie-t-il jetant à sa mère un regard attendrissant.

Vers le renommé marché Gueule-Tapée, se dresse la maison de l’autre famille de l’ex patient Ndoye qui, contrairement à l’autre, prend les choses avec beaucoup plus de légèreté. C’est un homme assez serein, à l’allure fière que l’on retrouve assis devant la porte d’un atelier de cordonnerie. L’air « free » comme disent les jeunes, il nous invite à nous asseoir face à lui tout en veillant à respecter les mesures barrières. Ses yeux qui se plient et se déplient entre chaque phrase qu’il prononce en dit long sur le sourire béat qu’il arbore sous son masque. « Oui je suis content, je rends grâce à Dieu de la chance que j’ai d’être là et de le raconter. J’ai été testé positif au corona à cause d’un ami. En fait, rectifie-t-il comme pour ne pas frustrer son ami, je suis fautif autant que lui puisque c’est moi qui allais le voir chez lui malgré le « restez-chez-vous ». Lui ne sait pas où il a contracté », raconte-t-il. « Le comportement des gens envers la personne atteinte est sans doute ce qui blesse plus que la maladie elle-même. Ils te fuient comme si tu avais la peste et le pire c’est que même après ta guérison, ils n’arrêtent pas. La méfiance dont ils font preuve à l’endroit de ta famille aussi est vraiment déplorable », dit-il les yeux traduisant un sentiment de désolation.

Gueule-Tapée étant un quartier lébou, à la base (ethnie du Sénégal), a conservé son vivre-ensemble malgré le poids des années. « Exactement, j’y suis né, j’y ai grandi, le chacun pour soi, l’on ne connait pas ici. Ce que je redoute le plus, c’est que l’on perde à jamais cet héritage du partage qui sied si bien aux quartiers populaires et qui constitue un de leurs charmes. Cela touche le cœur, si l’on est sincère, on le reconnaît, personne n’aime être traité de la sorte mais d’un autre côté je les comprends, cette maladie te fait tourner la tête », constate-Ndoye.

Depuis son retour auprès des siens, il renseigne que ses fréquentations sont moindres. « Ma maison est à 10 pas d’ici, dit-il pointant l’atelier de cordonnerie. Quand j’y sors c’est pour venir prendre l’air ici et lorsque je ne suis pas à l’atelier on me trouve systématiquement chez moi. Pour éviter les problèmes, lance-t-il. A la question de savoir comment les voisins s’y prennent en le fuyant, il répond avec un sourire narquois : « Très mal. Lorsque je venais tout juste de rentrer, une jeune femme du quartier, une voisine assez proche d’ailleurs, s’est arrêtée nette lorsque nos yeux se sont croisés. D’un pas lent mais sûr, elle m’a fait signe de la main puis a fait demi-tour pour marcher dans l’autre sens. Ça, ça m’a marqué, dit-il partant d’un gros éclat de rire. « C’est un farceur et c’est ça qui l’a sauvé de la dépression que peut engendrer ces façons de faire, lance-le cordonnier au fond de son atelier. Il se marre de tout, prend tout avec philosophie et ça c’est une attitude qui sauve et préserve la santé mentale ».

Une victime d’Avc laissé à son sort

La psychose est arrivée à un tel extrême où, il suffit qu’un malade soit signalé dans le quartier pour que les voisins crient au corona. Ce problème, la famille Sarr l’a vécu lorsque leur père, victime d’Avc, attendait la venue d’une ambulance. Presque agonisant, Papa Sarr luttait contre l’Avc qui venait de le terrasser. Courant de gauche à droite, ses filles ont fait face au déni de leurs voisins qui n’ont pas voulu leur prêter main forte. « Ils ont tout de suite pensé que mon père était positif au corona, le jugeant et le condamnant avant même l’arrivée des secours, dit-l’une des sœurs Sarr. Nous n’avons vu personne à ce moment-là, raconte-t-elle tentant toujours de noyer sa peine. Il a fallu que le chef ambulancier les rassure, à la demande de ma sœur aînée pour qu’ils sachent que ce n’était pas le corona qui a fauché mon père. C’est horrible ce que cette situation provoque dans la société», lâche-t-elle presque en colère.

L’on en vient à se demander si le corona n’emportera pas avec lui ce qu’il nous reste d’humanisme ? La méfiance qu’elle fait naître chez les gens, les regards fuyants, les jugements, les condamnations, la honte, quelle vie nous aurons après la fin de ce cauchemar. Nos rapports sociétaux en prendront-ils un coup ?

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Mame Khary Leye

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