Accorder la production artistique et la réflexion sur cette production : c’est l’un des objectifs du colloque de trois jours organisé (du 23 au 25 mai) à l’auditorium du Musée des Civilisations noires de Dakar. Historiens de l’art, Commissaires d’expositions, universitaires, élucident ainsi un discours analytique et théorique sur le thème de la Biennale.
Erigé en rendez-vous culturel de premier ordre depuis plusieurs décennies, le Dak’Art met en scène la vitalité de la création contemporaine africaine en art plastique. A l’image des éditions précédentes, le colloque de la 14ème édition s’inscrit dans le thème général du Dak’Art 2022 « I Ndaffa ». Un concept qui, en langue sérère invite à forger et interpelle les imaginaires africains.
Selon le président du Comité scientifique de cette 14ème édition Felwine Sarr, le terme évoque aussi bien la liberté de transformer que les multiples possibilités de créer. Aussi, dit-il, l’édition 2022 de la Biennale de Dakar, invite à la modification des concepts et à la fondation de nouveaux sens. » Le faussaire renvoie à l’acte de transformer une matière, le plus souvent en métal. Et dans plusieurs langues, il a eu le sens aujourd’hui tombé dans l’oubli, de créer, d’imaginer et d’inventer » , explique-Felwine Sarr, lors du colloque scientifique de la Biennale.Il s’agit donc d’après lui, de bâtir de nouvelles écritures plastiques, de nouveaux savoirs et savoir-faire, qui intègrent les lectures africaines, aux fins de forger des regards et outils susceptibles d’aider à relever les défis contemporains et réussir ainsi à la construction sans cesse renouvelée d’un sens permettant de mieux appréhender la complexité du monde.
Les commissaires d’expositions, historiens de l’art, universitaires et intellectuels venant d’Afrique et d’Europe regroupés autour de ce colloque, ont profité de ce cadre pour alimenter la réflexion en explorant la thématique sur les grammaires de la création contemporaine africaine . » Forger de nouvelles approches de l’histoire de l’art au 21ème siècle, c’est reconsidérer les contextes d’émergence du savoir qui le fonde » , examine-Felwine Sarr qui estime que les histoires culturelles africaines n’ont pas suffisamment informé l’appréciation des objets esthétiques de l’art contemporain. « Il s’agit aussi de repenser et donc de réorganiser les temporalités traditionnelles liées à l’histoire de l’art, en y intégrant des temps non linéaires de l’historiographie africaine » , continue t-il, en précisant que la question du patrimoine et celle de l’archive surtout, celles qui viennent du continent africain seront à l’ordre du jour des tables rondes durant la biennale . comment on peut réinventer le patrimoine, le débat sur la restitution des biens culturels refait surface mais la question centrale, dit-il,ce sont les liens avec les droits de l’Homme, avec l’histoire, la lutte contre le racisme et toutes les questions sociétales » .
» Ce sont les commentaires esthétiques des Africains sur leur histoire qui en font un art universel »
Lors de ce panel portant sur les grammaires de la création contemporaine africaine, Mamadou Diouf, professeur d’histoire à l’université de Columbia et spécialiste de l’Empire coloniale français, souligne que ce colloque est d’autant plus intéressant que les réflexions portent sur des projections et inscrivent l’Afrique dans des discussions globales. » Ce n’est pas seulement comprendre la production historique, artistique mais c’est aussi comprendre comment cette production artistique se présente dans le monde d’aujourd’hui » , pose-l’historien sénégalais. Mamadou Diouf d’estimer que ce qui est important dans les arts plastiques, la peinture, c’est comment inscrire la production plastique africaine ou la sortir. « Est-ce qu’il y a des continuités et des discontinuités ? C’est dans ce jeu que le contemporain est confronté et qu’il est produit » , ajoute t-il. De l’avis du professeur de l’université de Columbia, ce sont les commentaires esthétiques des Africains sur leur histoire propre qui en font un art universel.arts plastiques et visuels.
Felwine Sarr, président du Comité scientifique de la 14ème Biennale : « Il y a un bouillonnement de la pensée depuis ces dix dernières années »
Avec la disparition des grandes figures de la négritude comme Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire, Léon G. Damas, entre autres, la pensée semble tourner à vide en Afrique. Mais l’écrivain Felwine Sarr, par ailleurs professeur de philosophie africaine, contemporaine et diasporique à Duke University, aux États-Unis, n’est pas de cet avis. Selon ses dires, il y a un renouveau de la pensée depuis les années 90, 2000, et les artistes, les écrivains ont produit de véritables textes théoriques. « Les artistes produisent beaucoup d’œuvres. Il y a énormément d’écrivains du continent qui publient parce que la pensée, elle est aussi dans la littérature et pas que dans les textes théoriques » , soutient-il lors de ce Colloque scientifique.
Questionnant depuis 2016, en marge des Ateliers de la Pensée, les modèles politiques et économiques existants et réfléchissant aux transformations du monde contemporain depuis l’Afrique, Felwine Sarr trouve « qu’il y a un bouillonnement depuis ces dix dernières années et que peut-être l’un de nos défis n’est justement pas de rester sous l’ombre tutélaire des grandes figures de la négritude, bien qu’on la revendique toujours comme nos ancêtres » , répond le Pr Sarr en marge de ce Colloque scientifique du Dak ‘ art 2022.

