Actualité culture Dakar

9 juin 2007-9 juin 2020 : Sembène le cinéaste, Sembène l’écrivain, plusieurs vies dans une seule

« Comment transmet-on à travers l’art, des sentiments à quelqu’un pour l’inciter à la réflexion et à la transformation sociale ? C’était ça, la différence entre Sembène et les autres. Et ça l’est toujours », disait-Pape Maguèye Kassé, président de l’Association Sembène Ousmane dans un interview accordé à nos confrères du journal Le Quotidien.

Son souvenir est toujours vivace. Ses œuvres résistent à l’usure du temps et à sa mort. On dirait que son âme plane dans les salles de cinéma du Sénégal, que les lieux d’art du pays retiennent son souffle de vie. Ses films, ses écrits, qui revêtent indubitablement le cachet de la personnalité de l’homme, laisse deviner un tant soit peu ce qu’il a été, ce pourquoi il s’est battu. Sembène était l’art, grand-père était africain, Ousmane était l’authenticité. Un livre ne suffirait pas, pour dresser son portrait. Ce mardi 9 juin 2020, marquant la date de son rappel à Dieu, on survole juste un peu sa vie qui a par ailleurs, été son message, histoire de se rappeler ou d’en apprendre encore sur lui.

Celui qui n’a pas regardé Faat Kiné s’est sûrement attardé sur Ceeddo, ou Le Mandat. Non ? Mais très rare sont ceux qui ne connaissent pas Guelewar (1992), un de ses chef d’œuvres. Guélewar qui transcende génération après génération. Guélewar et ses leçons de vie qui ne laissent personne indifférente. Près de 30 ans après, pas besoin d’être forcément amateur de culture ou féru de cinéma pour s’émerveiller de la dimension artistique de l’auteur. ou pour ressentir l’effet escompté. qui découle de ses œuvres grandioses.

Personnage difficile à cerner donc à décrire, l’on retient de lui, sa casquette d’écrivain doublé du cinéaste africain qu’il fût. Un double parcours, une figure de proue dans le champ de la création aussi bien littéraire que cinématographique. D’après ses pièces d’état-civil, Sembène Ousmane serait né le ais dans un entretien paru dans Le Soleil en 1993, l’intéressé affirme que sa date de naissance réelle est le 1er janvier, car son père s’est accordé un temps de réflexion avant de le déclarer.

Vers 1936, durant sa période de pause scolaire, Sembène exerce le métier de mécanicien et de maçon tout en s’intéressant au cinéma. Le film « Les dieux du stade » de Leni Riefenstahl provoque l’un de ses premiers chocs esthétiques. A travers ses œuvres, son engagement pour la réfection du patrimoine culturel endogène affleure. Il accorde une grande place au peuple et à ses représentations. Décrit comme rebelle et anti-colon, ses sentiments anticolonialistes se sont nourris de sa difficile expérience, dans les rangs des tirailleurs Sénégalais de l’époque de Gaulle. Ce personnage du tirailleur sénégalais revient d’ailleurs dans plusieurs de ses œuvres, notamment dans les films  Niaye et  Camp Thiaroye. Celui-ci censuré en France jusqu’au milieu des années 1990. Pour cause, ce long-métrage est un hommage aux tirailleurs Sénégalais et surtout, une dénonciation d’un épisode accablant pour l’armée coloniale française en Afrique, qui se déroula à Thiaroye en 1944.

Il signe avec l’écriture en 1946, l’année de son premier roman, Le Docker noir, qui relate son expérience de docker à Marseille. Puis en 1957 il publie Ô pays, mon beau peuple. En 1960, il publie un nouveau roman, Les Bouts de bois de Dieu qui raconte l’histoire de la grève des cheminots en 1947-1948 du Dakar-Niger, la ligne de chemin de fer qui relie Dakar à Bamako. L’histoire se déroule parallèlement à Dakar-Thiès, et Bamako sur fond de colonialisme et de lutte des cheminots pour accéder aux mêmes droits que les cheminots français.

Le cinéma, il l’a d’abord appris sur le tas avant d’intégrer en 1961, VGIK, l’école de cinéma à Moscou.

L’on se souvient de Ceddo (1979), interdit au Sénégal par le président Senghor qui justifiait cette censure par une « faute » d’orthographe : le terme ceddo ne s’écrirait (selon lui) qu’avec un seul « d ».

En 1966, l’auteur et cinéaste autodidacte sénégalais, participe au premier Festival Mondial des Arts Nègres avec deux films : Niayé, un court métrage adapté de sa nouvelle Véhi-Ciosane (Présence africaine, 1966), consacrée comme le meilleur ouvrage qu’ait jamais donné un écrivain africain, et La Noire de…, film tiré de son recueil de nouvelles intitulé Voltaïques (Présence africaine, 1962)Ce dernier lui a valu de nombreuses consécrations, aussi bien lors du Festival, où il reçoit L’Antilope d’Argent et le prix Jean Vigo, qu’à l’échelle même du continent quand, dans le courant de cette même année, il obtient le Tanit d’Or à Carthage.

A travers son art, il a dénoncé, il a diverti, il a enseigné. Visionnaire, c’est comme s’il avait vu le monde actuelle, son Sénégal d’aujourd’hui, qui valse entre crise identitaire, violences sociales, politique instrumentalisée, entre autres. Qui a regardé « La noire de… » fera sûrement le lien avec  l’histoire de Georges Floyd aujourd’hui. Et qui a regardé Guelewar pensera forcément à cette aide alimentaire force covid-19, transformé en instrument politique.

Le 9 juin 2007, l’artiste s’en allait, à jamais vers d’autres horizons, laissant à la postérité son image de rebelle, valeureux combattant de l’injustice. Hormis son immense legs grandeur « Art », «L’aîné des anciens», comme on l’appelait, avait érigé sa maison «Keur Ceddo» comme le symbole de ce combat. « Mais depuis sa disparition, ses œuvres, tout ce qui faisait son legs et qui devait être la base de l’édification du Musée Sembène à Keur Ceddo, se retrouve aujourd’hui outre-Atlantique, dans les salles d’études de l’Indiana University. Un transfert réalisé «avec la complicité d’universitaires sénégalais», que le-Pr Maguèye Kassé se refuse à citer, dans son entretien avec Le Quotidien.

De par la grandeur de ses actes, par l’incandescence de ses œuvres, Sembène a signé un pacte avec l’histoire. Puisque celle-ci ne signe qu’une fois, le grand-père de la culture a bien fait d’avoir utilisé le feu, afin que la lumière ne s’éteigne jamais.

A propos de l'auteur

Mame Khary Leye

Laissez un commentaire