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La chronique d’Abdou Diaw : Taux de croissance : au-delà des chiffres

Par Abdou DIAW, (Journaliste économique)

On en sait un peu plus sur les conséquences de la Covid-19 sur l’économie sénégalaise avec la publication des premiers chiffres par les autorités étatiques et celles des institutions multilatérales. D’abord, c’était au chef de l’Etat d’annoncer, le 3 avril dernier, un repli de la croissance qui devrait passer de 6,8% à moins de 3%. Il a fallu attendre près de deux mois pour voir une mission du Fonds monétaire international (Fmi), dirigée par Mme Corinne Deléchat, livrer un chiffre plus précis. Elle a conclu, dans sa revue effectuée du 2 au 12 juin 2020, que le Sénégal connaîtra un taux de croissance de 1,1% pour l’année 2020 contre 5,3 % en 2019. Deux jours plus tard, c’est Amadou Hott, le ministre de l’Economie, du Plan et de la Coopération, qui vient corroborer les projections du Fmi en annonçant également 1,1%. Avant-hier, c’est au tour de Nathan Belete, directeur des Opérations de la Banque mondiale pour le Sénégal, de dévoiler ses prévisions pour notre pays en tablant sur un taux d’environ 1%.

Hasard de calendrier ou simple coïncidence ? Ces sorties viennent relancer la polémique sur le taux de croissance qui cristallise toutes les attentions. Elles risquent de replonger le pays dans des débats interminables, prendre en otage l’opinion et détourner de l’objectif des priorités du moment qui consistent à juguler la Covid-19 et assurer rapidement une reprise de l’économie. Presqu’aucun pays n’est à l’abri du rouleau compresseur de cette crise sanitaire  aux conséquences dévastatrices. Même les économies plus résilientes ont dû céder face à la maladie. Bref, le virus a mis à nu la fragilité d’un système économique et financier mondial. L’essentiel des projections des institutions financières multilatérales ont été revues à la baisse. Que ce soit la Banque mondiale, le Fmi, l’Ocde, la Cea, la Bad…elles ont toutes révisé les ambitions de croissance des Etats. Pire, les plus pessimistes d’entre elles avancent même la récession. Ces prévisions qui n’augurent rien de bon, confirment, une fois de plus, l’ampleur qui caractérise cette pandémie. Par conséquent, épiloguer sur le repli prévu du taux de croissance relève de toute évidence. Inutile donc d’installer le pays dans une atmosphère déjà polluée par le coronavirus et ses effets.

Que l’on évite de nous enfoncer à nouveau dans les débats puérils et stériles autour des chiffres du taux de croissance comme ce fut le cas en 2014 et 2015. Non seulement, ce n’est pas le même contexte, mais également le caractère systémique de la crise constitue un autre élément de différenciation. Accordons-nous à reconnaître que le Sénégal, à l’instar d’autres pays de notre sous-région, est durement frappé dans ses fondements économiques par une crise sans précédent. Au regard de cette situation inquiétante, l’heure devrait être plutôt à la cogitation afin de voir quelles stratégies mettre en place pour assurer une relance de l’économie nationale. Evitons de tomber dans le piège des débats sur les chiffres de la croissance qui, comme l’on pouvait le constater, ne reflètent pas toute la réalité économique d’un pays. Que dire de ces Etats au taux de croissance à deux chiffres qui peinent à assurer à leurs populations les besoins vitaux ? L’éminent économiste sénégalais, Makhtar Diouf, n’avait-il par raison lorsqu’il parlait du « fétichisme du taux de croissance » ?

Certes, c’est un agrégat macroéconomique parmi tant d’autres, qui permet de mesurer l’évolution économique d’un pays, mais le taux de croissance n’est pas une fin en soi. Car dans notre continent, derrière la forte croissance de certains pays se cachent des inégalités sociales et des poches de pauvreté. L’on se rappelle, à ce titre, la théorie de l’économiste indo-américain, Jagdish Bhagwati, qui parlait de la « croissance appauvrissante ». En lieu et place des débats infantiles, tâchons de donner le meilleur de nous-mêmes afin de sortir le plus rapidement possible de cette situation et de propulser notre pays sur les rampes de la relance économique. Au-delà de l’obsession des décideurs politiques pour les taux de croissance, toutes les énergies devraient être concentrées sur l’élaboration d’une stratégie globale assurant une reprise réussie de l’activité économique, gage de stabilité socioéconomique de notre Nation. A cet effet, il faut se réjouir de l’initiative du ministre de l’Economie, du Plan et de la Coopération, Amadou Hott, qui a ouvert une série de discussions avec toutes les parties prenantes du monde économique, en vue de préparer une relance l’économie nationale. Nous ne devons pas nous tromper d’agenda. Un débat actuel sur la baisse du taux de croissance du pays dans ce contexte de fortes perturbations des pans importants de notre tissu économique ne ferait qu’anéantir les efforts consentis jusque-là par l’ensemble des acteurs de la chaîne économique nationale.

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Khadim FALL

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