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La Korité sous l’emprise du coronavirus : Le marché Hlm n’a pas vu son beau monde d’avant la pandémie

La coquetterie est sénégalaise dit l’adage. Le fléau coronavirus, bien que présent sous nos cieux n’a pas réussi à ternir l’ambiance bon enfant et chaleureuse des jours précédents une fête à Dakar.

De gauche à droite, sur les allées du marché, les étals des commerçants de rue occupent les trottoirs. « Approchez, approchez, admirez ces beaux tissus, faites votre choix même si un problème d’embarras se pose », lancent-les vendeurs aux passants. Passant comme clients, personne ne reconnaît personne. Juste quelques rares d’entre eux défilent sans masques.

La covid-19, avec ses nombreuses lois n’a pas dirait-on une très grande emprise sur certaines qui, en cette veille de Korité, ont pris d’assaut le marché Hlm, assez truffé d’ailleurs, pour un pays en situation d’urgence.

« La soie est le tissus vedette de cette année. Le paquet est à 6 000 Francs CFA et 5 000 si c’est en gros. Vous voyez, les femmes ont tout pour être comblées si elles viennent en masse », dit-un vendeur assis, entouré de ses tissus. L’on en déduit que la situation actuelle du pays a bien une mainmise sur l’économie de ce secteur et les habitudes de la clientèle féminine toujours à l’affût lors des fêtes.

L’apparence est souvent trompeuse assure Adja Woury Diallo, la quarantaine. « Le marché des femmes ressent la pandémie que traverse le monde en ce moment en vérité. Vous voyez, toute cette ruelle-là, nous renseigne-t-elle tournant son visage vers l’artère juxtaposant l’entrée du marché, elle est bondée en temps normal. Là, nous nous sommes arrêtées un moment pour parler, l’année dernière cela n’aurait pas pu se faire car il aurait été impossible de se trouver un petit coin pour papoter. Et c’est le cas depuis le début de la pandémie. Le renommé Hlm n’a pas vu son monde des années précédentes », explique-la cliente. « Mais moi il me faut une nouvelle tenue, vaille que vaille, poursuit-elle. J’ai pris toutes mes précautions je ne me fais pas de soucis. Le coronavirus ne va quand même pas nous empêcher de fêter korité comme il se doit », dit-elle en secouant la tête comme pour dire au virus qu’elle lui tient tête.

Boubacar, debout devant son étal de tissus brodés renchérit de plus belle. « Nous n’avons même pas commandé la quantité de marchandises que l’on prenait d’habitude. C’était un risque que nous n’avons pas choisi de prendre, lance-son compagnon. Et vous voyez que même avec cette quantité moyenne, nous peinons à faire écouler nos tissus. D’habitude, nos clientes venaient des régions, s’approvisionner pour les revendre ensuite à l’approche de ces événements mais avec les soucis au niveau des transports, et surtout l’angoisse, insiste-t-il. L’angoisse de choper le virus en cours de route les a forcé à nous boycotter cette année », nous-renseigne-t-il.

A l’entrée de la ruelle où sont entassés les magasins de bijouterie, Ami Collé reluquent des vêtements de gamines tout prêt à être porté. Les touchant de ses mains pour en saisir la qualité, reniflant l’odeur parfois, elle fait son choix après quelques minutes de réflexion. « Oui, c’est pour ma petite fille, répond-elle. C’est une période bien compliquée en effet, mais, les enfants ne doivent pas la ressentir. Pour ma part je n’ai pas la tête à me parer cette année. Je suis là pour ma fille. Et vous voyez, dit-elle, en pressant le commerçant, j’essaie de ne pas durer. La situation est plus que délicate », dit-elle, courant presque.

De loin, des baffles distillent un mbalakh rythmant les pas d’un groupe de jeunes filles qui s’amusent à suivre la cadence en marchant. « Nous sommes à la recherche d’un tatoueur pour embellir nos mains avec de jolis dessins », dit-elle l’air enjoué.

Tiens, peut-être qu’elles n’ont pas ouïe dire des facteurs de transmissions du virus-corona, pense-t-on en les entendant parler ainsi et à voir leur insouciance et l’excitation que suscitent les veilles de fêtes, à travers leurs manières.

« Moi j’ai 14 ans, mes deux cousines que voici 15 ans, dit-elle en pointant du doigt deux jeunes filles à la fleur de l’âge, joliment tressés, aux visages cachés sous un masque de protection. Et l’autre c’est notre amie », lance-t-elle sur un ton plaisantin. « Nous avons robes, chaussures et accessoires. Il nous manque juste le tatouage au henné », dit-Hawa, comme si son fameux tatouage était indispensable à sa toilette. « C’est un must have », dit-son amie, montrant ses dents dévoilant une dentition un peu fluorée, quand on entend la voix d’un homme scandant « qui veut se faire tatouer ? ». Contentes, elles se ruent vers le jeune homme noir, aux cheveux teintés, une effigie de Serigne Saliou pendant sur sa poitrine. A la question de savoir si tout ce petit groupe là connaît les moyens de transmission du coronavirus, un oui collectif, sorti presqu’au même moment nous est servi. « Nous avons pris nos précautions », explique-Dior, l’une des cousines. Et moi aussi, lance-le tatoueur Zale, avant même que la question ne lui soit posée. « Je suis bien portant et le tatouage que j’utilise sur les mains et les pieds des femmes est fabriqué avec le plus grand soin. C’est bien propre. Il n’y a aucun risque si c’est ce que vous voulez savoir », argue-t-il avec une pointe d’agressivité, les yeux rivés sur les mains qu’il fait fleurir avec une rose en dessin.

Moussa prend en contre-pied ses collègues vendeurs de tissus et révèle que pour lui, les affaires ne sont pas si mal. « J’ai encore un lot de tissus assez conséquent non écoulés mais à mon niveau, ce n’est pas si mal. J’en ai vendu aussi, assez. Au regard de cette crise mondiale, à mon niveau, je me dis que cela aurait pu être bien pire », lance-t-il soulagé.

Les tailleurs pas très sollicités       

C’est durant ces heures de fête que l’on perçoit que personne n’est plus VIP qu’eux. Sans leur expertise à transformer de simples tissus en tenue superbement attirant, les fêtes auraient sans doute été moins belles. Aujourd’hui, dit-Moustapha, ces mêmes clients qui faisaient d’eux des ‘’stars’’ lors de ces événements, les ont fait descendre de leur piédestal. « Boycott total, lâche-Moustapha en rigolant. Non, 2020 est une sacrée année, nous n’avons rien vu. Notre chiffre d’affaire connaît une énorme baisse. Mais, nous gardons espoir en bon croyant », dit-il toujours souriant.

« Pas trop de commandes pour cette fois, souffle-Fallou Sarr, assis derrière sa machine, dans son atelier sis à Gueule-Tapée. Mon apprenti est bloqué à Ziguinchor. Je suis sans aide là, du coup, je n’ai pris que le strict minimum. D’ailleurs la plupart de mes clientes n’ont pas donné signe de vie. La situation est valable partout, ou peut-être que c’est la peur d’être contaminé par inadvertance qui les retient », pense-t-il, secouant la tête.

Le bilan des préparatifs de cette fête de korité 2020 en ressort mitigé. Certaines ont bravé le virus qui dicte sa loi à l’humanité pour honorer la fête marquant la fin du Ramadan, quand d’autres se disent que c’est un risque inutile…

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Mame Khary Leye

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