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Clashs entre rappeurs sénégalais : Le socio-anthropologue Abdoulaye Niang décrypte « une logique de positionnement »

De Amédine FAYE, correspondant TerangaNews à Tambacounda

Travaillant sur la thématique des cultures urbaines depuis vingt ans, M. Abdoulaye Niang, enseignant-chercheur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis(Sénégal) nous aide à mieux comprendre les clashs qui ont dernièrement alimenté le rap sénégalais, dans cet entretien  exclusif accordé à Teranganews. Le socio-anthropologue y justifie aussi le lien historique qui existe entre l’engagement et le rap au Sénégal. 

Plus de 30 ans d’existence, aujourd’hui  pouvons-nous dire que le hip hop sénégalais a évolué ?

 Il a évolué. Il a même beaucoup évolué dans plusieurs sens (…) On peut énormément développer par rapport aux changements puisqu’ils sont profonds et significatifs. Mais pour parler de changement, il faudrait au préalable partir de ce qui a été à l’origine du mouvement qui est entré au Sénégal, non pas par le rap, mais plutôt par la danse debout. Le style, qui était le plus en vogue à l’époque au milieu des années 80, c’est ce qu’on appelait le « smurf »… 

Par la suite, il va y avoir une évolution du point de vue de la constitution des groupes. On va, à la fin des années 80, observer les premières formations de groupe de rap telles que PBS [Positive Black Soul, premier  groupe de rap au Sénégal, NDLR], Xamle Cosan, Slam Revolution, Yat Fu, etc. De fait, on connaît assez bien l’histoire de Positive Black Soul. Mais il y a eu d’autres groupes qui sont moins connus qui étaient là au début (…). Mais, en définitive, c’était vraiment un microcosme constitué seulement de quelques personnes qui, souvent, se connaissaient et étaient des fan’s de danse. C’est par la suite qu’ils ont commencé à être des rappeurs. Si vous prenez les premiers groupes de rap au Sénégal vous allez vous rendre compte que ces groupes-là étaient constitués de danseurs d’abord ou d’anciens danseurs. Awadi, Jojo, Kool Kock 6, Doug E Tee, Matador, etc. étaient tous des danseurs au début.  

En outre, au début, les rappeurs sénégalais n’étaient pas très originaux. Parce qu’ils reprenaient des textes de rap américain et français. Il y a eu pour ainsi dire différentes étapes qui ont jalonné l’évolution du mouvement hip-hop au Sénégal et même dans d’autres pays africains, en passant de cette phase imitative et jouissive à une autre phase davantage créative, orientée vers l’expression de messages politiques, sociaux. En effet, lorsque les MC’s sénégalais commencent à rédiger eux-mêmes leurs lyrics vers la fin des années 80 et le début des années 90, on peut considérer à partir de là que c’est une profonde réorientation. Quoique, toujours, durant ces débuts balbutiants, même quand ils commençaient à écrire, ils écrivaient majoritairement en anglais et en français, ce qui dénotait un décalage avec  les réalités locales. Les tournants majeurs arrivent vraiment lorsqu’ils se mettent non seulement à écrire eux-mêmes leurs lyrics, mais aussi à le faire dans les langues locales, et qu’ils s’adressent alors de manière un peu plus explicite et pertinente à leurs concitoyens, voire aux autres Africains. Le rap va alors évoquer des thématiques liées au chômage, à la mal gouvernance, aux inégalités sociales…Mais, cet engagement, il faut bien le dire, n’existait pas au début.

Plus tard encore, à partir des premières signatures de contrat de production, vers le milieu des années 90, le rap sera davantage inscrit dans les réseaux de production et de distribution, en étant de plus en plus « commodified » [commodifer en français, NDLR],  comme le disent les américains.

Dans les années 2000 et 2010, cette tendance mainstream s’affirme plus à travers notamment les dernières générations de MCs. Toutefois, parallèlement à cette inscription dans le business, le rap sénégalais et d’autres raps africains continuent à garder cette fibre sociopolitique, cet engagement, ce militantisme qui en constituent l’une des marques de fabrique jusqu’ici.

Donc c’est toute une histoire que je résume énormément, plus ou moins. Aujourd’hui, le rap sénégalais continue à participer à l’écriture de l’histoire de notre pays et de notre continent, et peut-être même à celle du monde. Vous avez un mouvement pluriel qui va des tendances joyeuses, à celles éminemment politiques et citoyennes, en passant par celles très « égotripiques », toutes appelées cependant à cohabiter. 

Nous constatons que les acteurs du mouvement hip hop, pas tous,  sont au premier plan de mouvements de contestations sociales. Comment comprendre cela ?

C’est quelque chose de très logique par rapport au parcours que le rap a connu, en tout cas en Afrique. Il y a eu cette prise de conscience qui a commencé à émerger, notamment dans la première moitié des années 90. Il ne faut pas oublier que déjà le premier maxi de PBS en 1994 contenait des morceaux engagés qui parlaient de l’Afrique, des problèmes liés à l’emploi  des jeunes, etc. 

L’engagement  est inscrit dans l’histoire du rap au Sénégal qui est considéré, pour reprendre un terme populaire assez prisé des rappeurs sénégalais eux-mêmes, comme une mission. Mission au sens d’un engagement quasiment inconditionnel au service d’une cause collective (…) Il y a des artistes qui, non seulement, dénoncent des problèmes, mais se sont engagés sur le front politique et social à l’image d’artistes comme Thiat et Kilifeu de « Keur Gui », de Crazy Cool de « Fuk N Kuk », ou de Fou Malade, Simon, engagés au sein du mouvement « Y En a Marre », etc. 

Ce n’est pas d’ailleurs seulement au Sénégal que cette forte implication citoyenne est observée. Nous voyons quelque chose d’assez similaire avec le « Balai citoyen » du Burkina Faso qui a été co-fondé par deux artistes dont le rappeur Smockey. Il en est de même de Killa Ace qui a fondé le mouvement « Gom Sa Bopa » en Gambie. Ou de Lexxus Legal en RDC, pays qui a vu naître le mouvement « Filimbi ». Etc. Maintenant, il faut dire qu’à côté de ces rappeurs dits engagés, d’autres artistes rappeurs se sont davantage investis dans la mise en place de tendances qui se présentent sous des atours plutôt festifs, moins préoccupées par un engagement politique, un engagement citoyen. Mais jusqu’ici, il me semble que le rap et l’engagement  au Sénégal, c’est un couple de longue durée qui résiste encore aux coups du sort. Les rappeurs qui sont dans ces mouvements citoyens estiment qu’ils ont un droit de regard sur la marche de leur pays et même de leur continent. Et que c’est une autre manière de s’activer par rapport à la « société civile classique ». 

Ces dernières semaines,  une série de clashs a fait l’actualité du rap sénégalais, mettant sur scène des artistes de la jeune génération. Que signifie le clash dans le hip hop ?

Le clash est un affrontement entre deux groupes ou des individus par  musique interposée. Ce n’est donc pas censé être un pugilat. Pour comprendre le clash, il faut une fois de plus connaître et comprendre les origines  du hip-hop. Avant qu’il y ait ces clashs, il y avait ce qu’on appelait déjà les battles. Les battles sont des affrontements qui sont normés, régis par un ensemble de règles certes pas tout à fait formelles, mais connues et qui font l’objet d’arbitrage par un jury et/ou un auditoire de connaisseurs en général. Les battles se sont développés, dans cet esprit d’affrontement, dans une symbolique censée être positive et qui avait à cœur d’évacuer la violence physique et de lui substituer une violence symbolique et esthétique. Ce cadre alternatif est censé être un cadre de formation de la personnalité qui permet par exemple à une personne attaquée verbalement de garder son sang-froid et de trouver la bonne réplique… Au début, lorsque les MC’s s’affrontaient, c’était par rapport à la qualité des rimes et il n’y a avait pas, pour ainsi dire, d’attaques directes, personnelles. 

Ce qu’il faut comprendre par ailleurs, c’est que dans l’univers afro-américain, il y avait d’autres pratiques oratoires qui mettaient en affrontement les jeunes. C’est le cas des « dirty dozens », qui sont des joutes oratoires avec lesquelles les adversaires mobilisent des insultes ritualisées avec les pairs qui font office d’arbitres. Certains leur trouvent ainsi des vertus pédagogiques et ne les considèrent pas comme un hymne aux insultes. Ils seraient a contrario une sorte de formation de la personnalité pour apprendre au jeune à réfléchir vite, à pouvoir supporter des coups (les insultes) sans broncher, à apprendre à s’affirmer en public, etc. De plus, les premiers hip-hoppeurs ont évolué dans des univers au sein desquels la culture de gang était souvent présente. Un DJ[Disc jokey, NDLR] et leader comme Africa Bambaataa a essayé, dans le cadre de la Universal Zulu Nation, de réorienter toute cette violence physique en ressources de créativité, de capacitation, et autres. C’est tout ce cocktail qui explique en partie pourquoi la compétition sous forme de violence symbolique a été promue aux origines du hip hop sous le format des battles, que ce soit entre danseurs, rappeurs ou DJs. On considère en général que l’acte fondateur du clash dans le hip hop proprement dit date de 1981, quand le rappeur Kool Moe Dee a fait changer les règles du jeu en attaquant violemment et personnellement Busy Bee. Des exemples très célèbres existent en France avec Booba et Rohff ou Booba et Karis, aux USA avec BDP et le Juice Crew, 2Pac et Biggie, Nas et Jay Z, LL Cool J et Canibus, ou plus récemment Pusha T et Drake.

En résumé, pour y revenir, les battles existent toujours, en se faisant de plus en plus avec des jurys de professionnels de la discipline, quelquefois en y associant plus ou moins les publics dans les arbitrages. Les clashs, eux, moins policés, sont venus plus tard et sont plus tendus, et deviennent de plus en plus présents, en étant d’ailleurs utilisés possiblement comme des moyens de marketing musical. Cependant, il arrive qu’il y ait des débordements très dommageables. 

Pour revenir plus spécifiquement au Sénégal, on prend souvent comme repère le clash que « Rap’Adio » avait fait en 1998 à travers le titre « Xibaru 1-2 Ground ». Ce clash et ceux qui l’ont suivi dans la foulée étaient surtout exprimés autour de débats sur ce qui était « real » ou « fake », ceux qui étaient légitimes ou illégitimes à faire du rap, engagés ou pas, etc.

Aujourd’hui, il est vrai que cela a pris une autre dimension et que c’est devenu très visible. On a certes plusieurs cas, que ce soit Dip face à One Lyrical ou Omzo, ce dernier face à Canabasse, ou celui-ci face à Nit Doff, etc. Ce clash entre Nit Doff et Canabasse, l’on s’en souvient, avait dégénéré. L’évaluation des clashs par les publics est très mitigée. Il y a ceux qui s’en délectent en disant que « dafay neexal game bi » [ça rend attrayant le rap en Wolof, NDLR], et ceux qui estiment par contre que ces affrontements altèrent l’acceptation sociale, la légitimité et la respectabilité du hip-hop durement acquises au Sénégal.

Est-ce que la manière, dont certains artistes font le clash en tenant dans leur chanson des propos injurieux, ne va pas à l’encontre des valeurs culturelles sénégalaises ?

C’est un problème qui est posé. Mais au-delà du clash, c’est une question qui est assez largement posée dans le hip hop au Sénégal. C’est-à-dire jusqu’où les modèles produits dans le hip hop sénégalais sont-ils en adéquation avec les modèles attitudinaux plus admis localement. Les clashs ont atteint un niveau encore plus virulent, parce que les insultes  deviennent de plus en plus explicites, on y évoque de plus en plus des aspects personnels, intimes quelquefois. Et cela peut mettre le feu aux poudres. Certes, les insultes dans le rap ne datent pas d’aujourd’hui (…) Se clasher dans le hip-hop est une tradition. Mais le clash ne doit jamais déboucher sur un affrontement physique, c’est l’une de ses règles fondamentales.  

Pourquoi on se clashe ? L’une des explications à mon avis c’est que dans ces conflits, il faut noter qu’il y a des tactiques de positionnement. Par exemple on ne clashe pas n’importe qui. On va clasher quelqu’un qui est plutôt connu, qui est populaire. Et ceux qui sont clashés aujourd’hui, c’est souvent eux qui clashaient il y a quelques temps auparavant(…) Mais encore une fois de plus, le clash est censé rester toujours verbal. Ce n’est plus du clash quand cela débouche sur un affrontement physique. 

Les Insultes dans le hip hop sont là depuis longtemps, mais dans le contexte sénégalais les insultes peuvent choquer, quoique nous ayons des pratiques rhétoriques comme le « sagganté » (littéralement s’insulter) qui rappelle beaucoup les « dirty dozens ». Mais bref, oui, le hip-hop porte certains traits qui sont en conflit avec les valeurs et modèles culturels sénégalais. C’est visible depuis le début.

A vous entende parler,   les rappeurs doivent « sénégaliser » leur musique ?

 Ils l’ont déjà « sénégalisé » dès l’instant qu’ils ont commencé à rapper en langues locales, et à utiliser  certains rythmes, types de composition locaux et qu’ils parlent de sujets qui intéressent grandement le Sénégal. 

L’une des ambiguïtés du mouvement hip-hop, comme beaucoup d’autres  mouvements transnationaux et transculturels, c’est le fait qu’ils s’inscrivent dans des espaces interstitiels  avec une sorte de mélange de traits culturels d’origines diverses et qui peuvent être en tensions. Alors c’est une négociation quasi-permanente que localement, le hip-hop est amené à faire (…). Jusqu’à quel point, dans leur expression musicale, va-t-on trouver des choses qui relèvent de la « sénégalité » et  des choses qui relèvent du hip-hop comme mouvement transculturel et transnational ? C’est un équilibre qui est assez difficile à établir. Maintenant chacun peut avoir des préférences, des souhaits par rapport à tel ou tel type de rap, mais le hip-hop est ce qu’il est. Il a plusieurs faces. C’est un mouvement qui s’exprime de manière plurielle. Le hip hop, en réalité, encourage la libre expression. Chacun y prendra ce qu’il voudra et pourra.

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Mame Khary Leye

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