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Portrait : Aissatou, une femme battue « en plus des coups, mon mari m’adressait rarement la parole »

Ndeye Coumba Diop. L’on se rappelle de cette femme, battue par son époux. Une scène de ménage qui a fait remous dans la société. Ces genres d’évènements entraînent toujours des aveux, ou des prises de conscience. Parfois sur le tard mais, elles viennent quand même. Ceci est le portrait d’une jeune femme de 27 ans, Aissatou, une autre Ndeye Coumba Diop.

Le « massla » en wolof, impunité, rythme la vie de beaucoup de sénégalais. Au sein des foyers, c’est encore pire. Lorsque l’histoire de Ndeye Coumba Diop a éclaté, des voix se sont élevés de partout pour dire : « Il y’en a beaucoup des comme elles qui subissent ces genres de violences en silence. »

Aissatou s’est mariée, il y’a quatre ans. De cette union, est né un garçon. Modelée à la sénégalaise typique dans sa façon d’être, de parler, de marcher, de se comporter, et surtout, de penser, d’accepter certains comportements la dérangeant, en silence. D’ethnie lébou, les traits de son visage renvoient pourtant plus à celle d’une balante (ethnie du sud du Sénégal). Physiquement donc, la jeune femme a tout ou presque hérité de sa mère. Lorsque des femmes comme elle, qui ont tout pour plaire, autant au niveau physique, qu’intellectuel, se retrouvent victimes de violences conjugales, la première question qui nous vient à l’esprit c’est : « Son époux serait-il tombé sur la tête ou, c’est à rien y comprendre… »

Les wolofs ne disent-ils pas que l’histoire d’une personne sonne mieux lorsqu’elle est racontée de sa propre bouche. « Je me suis mariée à 23 ans, avec un cousin de ma famille paternelle. Ce n’était pas un mariage arrangé, ni forcé, » précise-t-elle.

Etant donné que dans notre société, une union maritale prend en compte l’ensemble de la famille du mari, celle-ci s’accorde pleins droits sur la femme. Dans les familles sénégalaises, pour la plupart, c’est très tôt que la théorie du mariage s’invite dans l’éducation des filles. Célibataires, mariées ou divorcées, elles savent ce qui les attendent. Leurs devoirs envers leurs époux, leurs belles-familles sont sues comme leçons. Par contre, ce sont leurs droits qui sont laissés en rade au profit de ceux de l’homme. Ce qu’acquiesce Aissatou : « Je me suis mariée par amour. Il est vrai qu’à un certain âge les femmes subissent pas mal de pression, de partout. Moi je voulais attendre un peu. Mon mari a accéléré les choses, » raconte-t-elle. Les parents ont scellé l’union sur le champ, comme pour se débarrasser de moi. A croire que je les dérangeais, » dit-elle prenant un air de réflexion.

Lorsque la femme rejoint le domicile conjugal, deux phrases, que l’on entend souvent, dans ces moments-là, retiennent l’attention. Celle qui dit qu’il vaut mille fois mieux avoir un mauvais mari qu’un bon copain. Autrement dit, il est toujours mieux de s’entendre appeler « madame » même en étant malheureuse, que d’être célibataire. Et celle qui compare le mariage à une bouteille, où une toute petite portion, appelée « miel » équivaut aux moments d’enchantement. L’autre partie, celle qui fait flipper car beaucoup plus conséquente, dite « piment », relative aux périodes sombres de cette vie à deux. Ceci, Aissatou en a fait l’expérience. « Au début, les deux premières années, tout allait pour le mieux, » dit-elle. A coup sûr, des images de cette période de sa vie, défilant dans sa tête auraient dû lui arracher un petit sourire ou illuminer son regard, mais elle n’affiche rien d’autre qu’un détachement, une indifférence. « Un soir il est rentré, tout fatigué, et harassé par son travail qui lui posait pas mal de soucis. L’ambiance à la maison non plus n’était pas au beau fixe. Les problèmes avec ses sœurs allaient de mal en pis. Et comme toujours, elles rejetaient la faute sur moi. Comme assagit de partout, il m’a giflé pour la toute première fois, » dit-elle, la mine tout aussi détachée.

Cela a été le début du commencement pour elle. On le sait, généralement, le mari récidive toujours. La violence conjugale dès qu’elle commence, est une escalade qui ne s’arrête pas. Chaque fois, la femme subit plus. La violence devient plus accentuée, plus grave, et les conséquences pour la femme atteignent le niveau du paroxysme.

« Je n’ai rien dit, confie-t-elle. J’ai encaissé le coup en me disant que c’est la première fois, sans doute ce sera la dernière. J’ai justifié son acte en me disant qu’il ne l’a pas fait exprès, qu’il était juste à bout et que tout reviendrai à la normale, » narre-t-elle, cette fois l’air fatigué. « J’ai laissé le temps faire son travail, qui nous aide à oublier. Pas une seule fois je ne suis revenue sur ce qui s’était passé. Au contraire, j’ai redoublé d’efforts vis-à-vis de lui et de sa famille. »

Dans le contexte d’une culture dite traditionnelle, l’image de la femme dans la culture régnante est l’image de celle dominée et soumise à l’autorité. Et chaque essai de détachement de cette image est considéré comme un détachement des valeurs et des traditions de la société, méritant une sanction. Et cette sanction peut prendre plusieurs images dont le droit de rappeler à l’ordre, souvent par la violence ou l’humiliation.

« Quelques temps après cet incident que j’ai tenté de minimiser, une dispute a éclaté entre ses sœurs et moi. Cette fois, j’ai élevé la voix sans faire exprès. La tante à mon mari a pris la défense de ses nièces, » dit-elle cette fois d’un ton énervé. « Je n’en pouvais plus, » souffle-t-elle.

L’autre chose que l’on apprend aux filles très tôt est, de supporter, souvent, de la mauvaise manière. On leur apprend à accumuler de la frustration. « Après l’incident, poursuit-elle, j’ai décidé de rester dans mon coin, sans parler à personne. Cela aussi, apparemment n’était pas la solution. Mon mari m’adressait rarement la parole. J’avais plus affaire à un étranger qu’autre chose. »

L’absence de dialogue est le trait caractérisant le foyer où la violence s’exerce. La femme violentée n’arrive même pas à discuter avec son mari ni donner son avis à propos de certains sujets.

« De fil en aiguille, les gifles continuaient de plus belle. Pour un oui ou un non, il levait la main sur moi. Jusqu’à cette nuit où il m’a roué de coups. Je suis restée alitée des jours. J’en ai profité pour peaufiner un plan. J’ai pris mes bagages en douce, dans la matinée d’un mercredi où la maison était vide. Je suis retournée chez ma mère qui ignorait totalement ce que je vivais, » dit-elle.

Comme dans la plupart de ces cas, aucune plainte n’est émise à l’encontre du mari. Quand il y a violence conjugale les gens négocient pour étouffer l’affaire, arranger les choses, faire une médiation. Les familles interviennent et la femme rejoint le domicile conjugal si elle l’avait quitté ou se réconcilie avec le mari. Aissatou dit niet : « Non, dit-elle hochant la tête de gauche à droite. Le divorce est prononcé. It’s over, c’est fini, » insiste-t-elle.

Cette expérience a eu raison sur elle. « Je ne veux plus me marier. Mon fils est mon unique raison de vivre, » lâche-t-elle.

Le mot « peur » revient, le plus souvent utilisé par les femmes violentées. Peur quand l’homme menace ou devient violent, peur que la violence augmente si elles se défendent. La honte est également un sentiment partagé incitant les femmes à cacher la violence subie. Un sentiment qui a poussé Aissatou à taire ces violences. La honte devient particulièrement vive lorsque la violence a lieu en public. Car l’auteur des coups est l’être censé, les aimer.

La femme, malgré son évolution garde et vit toujours les mêmes difficultés que ce soit au sein de son foyer qu’au niveau social. La double valeur entourant la femme et sa vie personnelle n’a pas changé, elle est toujours accablée au tabou et au sacré, lui faisant croire, « plus tu supportes, plus tes enfants seront bénies ».

A propos de l'auteur

Mame Khary Leye

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