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Portrait : De la houe aux pinceaux, Amadou Madjiguène Sarr, agriculteur et peintre, expose ses tableaux à la biennale

Ce portrait nous a emmené à découdre sur une autre question, comme ça, par pur hasard, à savoir, ce qui fait un artiste peintre. A travers les réponses, l’on se rend compte que les gens se font une image toute faite de ce que doit être pour eux, un artiste peintre. Cheveux en bataille ou rasta, mine renvoyant un message du genre « je vis ma vie et basta », et des idées sortant de la norme générale. Autrement dit un artiste qui se revendique peintre doit se démarquer de la masse pas seulement de par ses idées, mais aussi et surtout, dans sa façon d’être.

Ce n’est pas le cas d’Amadou Madjiguène Sarr, exposant à la place du souvenir pour la biennale. Et rien dans son style, dans sa façon d’être ne laisse deviner qu’il est peintre. Tête chauve, physique d’athlète, habillé d’un tee-shirt bleu assorti d’un pantalon noir, Amadou dégage la simplicité jusque dans sa personnalité. « Je n’ai jamais été à l’école mais je sais écrire mon nom, dit-il tout sourire. J’ai 32 ans, je suis de Dioffior, je suis agriculteur de profession, » se présente-t-il.

Son penchant pour la peinture est ostensible, net et manifeste. Il aime la peinture, mais surtout le détail dans la peinture, parce que pour lui, tout est dans le détail. C’est ce dernier qui, en fait, fait l’identité de chaque individu. « La peinture, je l’ai apprise à travers le dessin grâce à un de mes amis d’enfance. Quand il venait chez moi, raconte-t-il, déposant livres et cahiers, je prenais le livre de lecture pour imiter les dessins servant d’illustration aux textes. De fil en aiguille, une chose en entraînant une autre je suis tombée dans l’art de la peinture, » explique-t-il.

Aujourd’hui, Amadou revendique en toute modestie le statut d’artiste peintre. Son défaut d’instruction ne l’a pas empêché de s’intéresser de près, de mener ses propres recherches sur ce domaine et les gens qui le font. Il se réclame de l’influence des artistes de l’art moderne tels que Matisse ou Picasso. « Mon frère immigré en Italie m’envoyait des revues parlant de la peinture à ma demande. Je sollicitais qu’on me les traduisent. Et je m’inspirais des dessins que je voyais, » confie-t-il.

Amadou Madjiguène a une vision limpide de l’art, et possède la manière claire d’en parler. Il s’efface pour mieux se fondre. Un vieux peintre chinois ne disait-il pas « Quand on peint un arbre, il faut croître avec lui ? » Amadou Madjiguène a tenté de suivre le conseil et de s’identifier à Matisse et Picasso. Fusion réussie, comme on dit dans l’industrie nucléaire, quand elle produit de la lumière.

Quant à l’esprit de recherche créative pour s’inscrire dans une démarche contemporaine personnelle, le dénommé peintre dit tenir compte de ses ressentis. Sa production artistique se déploie dans deux directions à la fois parallèles et interdépendantes. D’une part, une œuvre peinte en relation directe avec son univers personnel et d’autre part dans des créations de décors peints mises au service de problèmes sociaux.

 » Lorsque je prends mon pinceau pour peindre, je me sens comme un écrivain avec sa plume, dit-il. L’écrivain fait part des tares de la société, je m’inscris dans cette dynamique. Je pars de la croyance selon laquelle tous les êtres ont les mêmes désirs. Nous avons tous un côté sensible qui nous fait part de notre état selon les circonstances. Soit nous rayonnons de joie soit nous nous assombrissons de tristesse. Je ne me fixe pas de limite. Je peins selon mes envies et à n’importe quel moment. Il m’arrive de peindre au beau milieu de la nuit, dans l’obscurité, et les gens apprécient. Mes œuvres font parfois état d’un problème social comme celui-ci, nous pointe-t-il du doigt. Que t’inspire ce tableau demande-t-il à un passant. L’immigration, répond-il après visualisation. C’est un jeune africain, reprend Amadou, entrain de sombrer dans la profondeur des eaux de la mer en tentant de rejoindre l’Europe. »

Il ne se cantonne pas non plus à cela. Il aime réaliser tous les projets, des plus fous aux plus intimes sur tout support susceptible d’être peint et ainsi concrétiser les désirs et l’imaginaire de chacun. Sa devise, dans ce domaine : « Si tu veux créer l’évasion de ton quotidien, confie-moi tes rêves, je te prêterai mon talent. »

Les filles « en général », utilisent un journal intime, histoire de pencher ce qu’elles veulent ou plutôt ce qui leur fait rêver. Ce jeune peintre lui, a une sorte de livre, où gisent sur des feuilles initialement blanches, des dessins. On aurait dit qu’il peint ses coups de foudre. Le livre, un bouquet, ouvert à n’importe quelle page, à n’importe quel pétale, est l’herbier de toute beauté. De beauté expliquée sans pédantisme, puisque la double perfection du modèle et du chantre défie la théorisation et exige « la grâce, plus belle encore que la beauté ». Une beauté ressentie, une beauté transmise, avec non seulement intelligence (qui en douterait?), mais sensualité. Car qu’est-ce qu’un artiste, sinon cette sublime et religieuse unité ?

A cela il répond : « Il faut de la sensibilité, et l’assumer, voir le monde d’une autre façon, dans son détail près, pour être poète, peintre ou écrivain. »

A propos de l'auteur

Mame Khary Leye

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