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Exposante au SIPADAK : Après avoir échoué à la faculté de droit de l’UCAD, Lucienne réussit dans l’entreprenariat artisanal

C’est à la place du souvenir que nous la rencontrons. Elle est l’une des exposantes du SIPADAK. Elle se nomme Lucienne. C’est elle qu’on vous fera découvrir à tout au long de ce portrait. La dame force le respect et l’abnégation par son histoire et tout ce qu’elle a eu à traverser. Mais le principal hic est que Lucienne n’a pas voulu se faire prendre en photo. Dommage ! Mais pas grave, le logo du SIPADAK 2017 nous servira d’image d’illustration.

Elle aime être appelée sénégalaise. Le wolof, elle le manie presque à merveille. En fait, elle est congolaise de naissance.

Il y a ceux qui inspirent le respect. Et il y a ceux qui inspirent la confiance. Cette dame est les deux à la fois. Son physique imposant, élancé et fort lui confère une certaine étoffe de reine. Habillée en tenue traditionnelle congolaise, le pagne fortement noué à la taille, Lucienne s’occupe à la décoration de son stand, tout en restant concentrée aux clients qui déferlent.  Son « bonjour », dit avec amour et sympathie, force les visiteurs à s’attarder un tant soit peu à son stand. Sans doute que cela leur glace le cœur.

L’on a toujours plus de facilité à parler à une personne au visage, à l’attitude, ou aux gestes avenants, qui a toujours un sourire collé aux lèvres, cela va de soi. Mais ce sourire, en cache beaucoup.

C’est une jeune fille toute fraîche qui débarque à Dakar en 2006. Le Baccalauréat en poche, elle rejoint l’UCAD pour y suivre des études en droit. Elle ne tardera pas à découvrir le milieu universitaire et ses réalités. Sa première année, Lucienne l’a passée deux fois. Sa deuxième et sa troisième année, ont connu le même cheminement. Sa vie bascule en 2010, lorsqu’elle a « cartouché » (renvoyée pour avoir redoublé une classe deux fois) à la faculté de droit de l’UCAD. « Mon amie et colocataire a été la première au courant. Elle s’est débrouillée pour que je ne tombe pas nez à nez avec cette réalité. C’est elle qui me l’a annoncée. » Sur le moment, Lucienne ne pouvait pas coller un nom à ce qu’elle ressentait. « Je ne savais pas, je ne pouvais pas décrire ce que je ressentais. Mais, tu veux me faire ressurgir mes démons du passé, me dit-elle. Que m’as-tu fais pour que je te parle, me demande-t-elle le regard inquisiteur. C’est la première fois. » Pendant quelques instants, qui parurent une éternité, son silence était pesant. Peut-être était-ce un moyen pour elle de reprendre du pied, ou de se préparer mentalement. « Quelque part, au fond de moi, je m’y attendais, reprend-t-elle. Ce n’était pas évident. J’allais d’échec en échec mais j’ai toujours entretenu ma foi. »

Puis, deux années ont suivi. Pendant ces deux ans, Lucienne s’est contentée d’un boulot de femme de ménage, dans l’immeuble où elle habitait. « C’était un immeuble de trois étages à Colobane. Je partageais la chambre avec quatre autres étudiantes. Je m’occupais du nettoyage des appartements, du couloir, des escaliers. Ce métier de femme de ménage m’a tenu en vie pendant un bon bout de temps. »

Ce ne serait pas étrange de pencher la tête ou d’émettre une expression qui traduirait l’étonnement vu que la plupart des gens collent une étiquette de « bonne à tenir le stylo » aux étudiantes.

Cette situation ayant assez duré, Lucienne plie bagages et retourne dans son pays natal. A la question de savoir pourquoi elle a attendu si longtemps avant de repartir au Congo, puisqu’elle était venue à Dakar pour un but précis, des études universitaires, elle réfute : « Au pays il y a mes parents, mes six frères et sœurs, et des obligations à respecter. Mes parents sont à la retraite. Ils comptent sur moi. Même quand j’étais encore étudiante, je me débrouillais pour trouver un travail. La bourse que je percevais tous les mois ne pouvait pas assurer mes charges et ceux de ma famille. J’exerçais le travail de serveuse, de bar women en compensation de la bourse, » explique-t-elle.

La perte de ses repères est, d’après elle, la raison de sa décision à rentrer. « Ça commençait à se compliquer pour moi ici, dit-elle avec un rire nerveux. Tout a basculé. Je me suis dite, j’ai débarqué à Dakar la tête farcie d’idées, de rêves, de projets. Et là, je me retrouve à astiquer le sol des autres. Je n’en pouvais plus. Ce n’était pas ce que je voulais faire de ma vie. Enormément de choses commençaient à me traverser l’esprit. La tentation devenait de plus en forte. Sans crier gare, ni prévenir mes amis, je suis repartie d’où je suis venue. »

Au Congo, Lucienne y est restée presque un an, à tergiverser. Sa mère tenait un commerce de fruits. A côté d’elle, se trouvait une dame, qui exposait des articles : sacs, sandales, bijoux en wax. Comme Lucienne prenait parfois le relais lorsque sa mère vaquait à d’autres occupations, elle a commencé à s’intéresser à l’activité de la dame. « La première fois que j’ai vu ces articles exposés, j’ai poussé un « waouh’ » d’émerveillement. C’étaient absolument magnifique. La curiosité me rongeait. Je voulais tout savoir, tout, tout, tout. » Merveille, la dame, voyant son enthousiasme, sa curiosité piquée au vif, lui propose un apprentissage. « C’est une amie à ma mère, elle connaissait mon histoire. J’ai vite accepté sa proposition. Généreuse comme tout, ma tante m’a transmis son savoir-faire. J’étais soulagée, car j’avais le sentiment d’avoir trouvé ma voie. »

Ce nouveau métier assimilé, Lucienne reprend le chemin de Dakar pour y prendre sa revanche. « J’ai choisi de revenir pour deux raisons. D’abord parce que ce métier était déjà connu là-bas, c’était certain que je n’aurai pas pu y percer. Il fallait donc tâter un terrain inconnu. Ensuite, parce que cette ville m’a rendu plus bas que terre. J’ai versé des torrents de larmes ici, dit-elle comme lasse. Dakar m’a volé mes rêves de jeune fille. Il fallait que je prenne ma revanche sur cette ville, » dit-elle, partant d’un gros éclat de rire. A la voir en parler, l’on se dit qu’elle n’est pas très sérieuse. En réalité, elle l’est.

Le nouveau départ a débuté à Soumbédioune. Elle y a aiguisé son savoir et marquer ses empreintes dans le milieu de la création artisanale. « Au début, c’était juste merveilleux, dit-elle en insistant sur l’adjectif. Hommes et femmes appréciaient mes créations. Tout marchait comme sur des roulettes. Il m’arrivait d’encaisser cent mille francs la journée. J’avais beaucoup de clients touristes. »

Aujourd’hui, le métier de Lucienne est pratiqué par des dizaines de personnes. Ce joue sur la rentabilité des affaires. Elle n’y trouve plus son compte. En tout cas, plus comme avant. Même si, elle s’y est faite un nom, ce qui est assez important. Ses collègues lui reconnaissent son professionnalisme, son esprit créatif et compétitif.

Ce que Lucienne regrette, c’est de ne pas avoir cherché à se trouver un local lorsque son activité était à son zénith. Elle a quitté Soumbédioune et travaille désormais chez elle.

Quand les problèmes commencent à monter à nous submerger, l’on ne sait plus où donner de la tête et quand l’on ne sait plus où donner de la tête, l’on se perd et quand l’on se perd, c’est que l’on ne sait plus qui l’on est. C’est une porte à la dérive.

L’on entend souvent dire que si l’on pouvait deviner le vécu des gens, connaître ce qu’ils ont au fond d’eux, l’acceptation et la compassion seraient à coup sûr, les maîtres-mots d’ici-bas. Cela résume peut-être l’histoire de Lucienne. Et certainement, celle de bien d’autres.

A propos de l'auteur

Mame Khary Leye

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