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DÉCOUVERTE : Le lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque, ce patrimoine à sauvegarder

De Alioune Badara SALL, Rufisque 

Ce patrimoine qu’est le lycée Abdoulaye Sadji est un vestige des temps qui rappelle bien des souvenirs pour la ville de Rufisque et pour le Sénégal. Ce lycée portait d’abord le nom d’Ecole Normale des jeunes filles, installé au cœur de ce qui fut le quartier latin de la commune de Rufisque. L’école porte aujourd’hui le nom d’Abdoulaye Sadji, le célèbre écrivain, auteur de « Maïmouna » et « Nini la mulâtresse », deux romans qui ont marqué la lecture de beaucoup d’élèves.

Le lycée Abdoulaye Sadji est aussi un monument historique selon l’ARRETE MINISTERIEL n° 1941 MCC/DPC en date du 27 mars 2003 portant Publication de la liste des sites et Monuments Historiques Classés.
Au début était l’école Normale de jeunes filles de Rufisque : La formation des Africaines à l’École normale d’institutrices de l’AOF de 1938 à 1958 .

Des enfants de l’école normale des jeunes filles de Rufisque.

Créée en 1938, l’école Normale des jeunes filles, cette institution, qui recrutait des jeunes filles dans tous les territoires d’Afrique occidentale française, avait un double objectif. Celui de former les premières enseignantes africaines et celui d’éduquer les futures épouses des auxiliaires masculins diplômés des écoles supérieures existantes. Les enjeux politiques et idéologiques qui déterminent la fondation de cet établissement relèvent moins d’un souci de favoriser l’épanouissement des jeunes femmes concernées que de leur inculquer des valeurs et des comportements susceptibles d’ancrer davantage la présence française dans les colonies. Dans le but de créer des ménagères accomplies et de bonnes mères de famille, la première directrice de l’école, Germaine Le Goff, conformément aux instructions officielles, met en place une éducation morale et pratique très complète, parallèlement à une instruction générale de base et à quelques leçons de pédagogie. Par un certain nombre d’aspects, les principes éducatifs qui régissent la vie à l’école sont comparables à ceux qui dominaient dans les établissements d’enseignement secondaire féminin en métropole à la fin du XIXe siècle. L’ouverture en 1918 d’une section « sages-femmes » au sein de l’École de médecine, puis l’institutionnalisation d’une formation d’infirmières-visiteuses à partir de 1930 furent les premières initiatives en la matière. L’École normale de Rufisque fut en quelque sorte l’apogée de ce que l’administration française a entrepris en Afrique en faveur de l’éducation des filles.

Des jeunes filles de la section « sages-femmes » et « infirmières-visiteuses » de l’école normale des normale des jeunes filles.

Mariama Ba fut pensionnaire de l’Ecole Normale des jeunes filles de Rufisque, ancêtre du lycée Abdoulaye Sadji.
C’est à Rufisque, à quelques kilomètres de Dakar, dans les locaux d’une ancienne maison de commerce, qu’est installée en décembre 1938 la première École normale d’institutrices africaines de l’Afrique Occidentale Française. Cette école accueille en 1943 une jeune sénégalaise de quatorze ans, Mariama Bâ.
Confiée à ses grands-parents après la mort prématurée de sa mère, Mariama a été élevée en milieu musulman. Son père, fonctionnaire de l’administration coloniale, l’a toutefois inscrite à l’école française. Il n’entend pourtant pas lui permettre de poursuivre sa scolarité au-delà du certificat d’études qu’elle vient tout juste d’obtenir. Ce n’est que tardivement qu’il accepte son inscription au concours d’entrée de l’École normale. Mariama est reçue première. Après quatre années de formation, elle quitte l’École en 1947.

Portrait de Mariama Bâ, ancienne pensionnaire de l’école normale des jeunes filles de Rufisque.

Une si longue lettre, son premier roman, paraît en 1979 3. C’est un texte court, d’une centaine de pages, rédigé sous la forme d’une confidence épistolaire. L’héroïne, Ramatoulaye, écrit quelques temps après la mort de son mari, pendant les quarante jours de deuil imposés par la tradition. Elle s’adresse à une amie d’enfance, Aïssatou.
Dès la sortie de la première promotion en 1941, le Gouvernement général considère que la formation dispensée à Rufisque est une réussite. Les dix premières jeunes filles à quitter l’École donnent entière satisfaction. De leurs colonies d’origine, où la plupart sont affectées à la fin de leur scolarité, elles écrivent à Germaine Le Goff : « J’ai plus de plaisir à me sacrifier et à me dépenser pour un bien futur de mon pays et de la mère patrie ». Ce sentiment d’une mission à accomplir est aussi présent chez Mariama Bâ : « Comme nous aimions ce sacerdoce, humbles institutrices d’humbles écoles de quartier ». Les témoignages recueillis auprès d’anciennes élèves montrent qu’en réalité la difficulté réside moins pour ces premières institutrices dans l’exercice de leur métier que dans leur intégration sociale. L’examen de 42 bulletins d’inspection rédigés en 1952-1953 montre que 78% des anciennes normaliennes obtiennent une note supérieure à la moyenne, mais lorsqu’elles quittent l’univers protecteur de l’École, les premières institutrices se trouvent tiraillées entre deux mondes, deux civilisations, sans enracinement véritable. Il leur faut concilier leur attachement aux valeurs africaines et leurs habitudes de vie fondée sur le modèle européen qui était celui de l’École. Une si longue lettre est peut-être avant tout un roman sur cette difficile conciliation. Mariama Bâ témoigne des deux types d’opposition qu’elles ont à affronter : celle des hommes, qui les traitent d’ « écervelées », de « diablesses », celle des femmes plus âgées hostiles à leur « émancipation ».
Qui fut le parrain, Abdoulaye Sadji ?

Portrait de l’écrivain Abdoulaye Sadji.

Après des études coraniques, Abdoulaye Sadji rejoint les bancs de l’école française à l’âge de onze ans, puis fréquente le lycée Faidherbe avant d’intégrer l’École normale William Ponty. Il devient en 1929 l’un des premiers instituteurs africains et exerce en Casamance, à Thiès, Louga, Dakar et Rufisque, où il occupe ensuite le poste de directeur d’école et d’inspecteur Primaire de 1959 à sa mort, en 1961. En 1932 il défie les autorités coloniales en devenant le deuxième bachelier sénégalais.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Abdoulaye Sadji se lance dans le combat pour l’indépendance de son pays et devient un des pionniers de la Négritude. Loin de la « Négritude du Quartier latin », il pratique la « Négritude intérieure », et c’est à ce titre que Léopold Sédar Senghor dit de lui :
« (…) Abdoulaye Sadji appartient, comme Birago Diop, au groupe des jeunes gens, qui, dans les années 1930, ont lancé le mouvement de la Négritude. Abdoulaye Sadji n’a pas beaucoup théorisé sur la Négritude : il a fait mieux, il a agi par l’écriture. Il fut l’un des premiers jeunes sénégalais, entre les deux guerres mondiales, à combattre la thèse de l’assimilation et la fausse élite des « évolués ». Il a, pour cela, multiplié, au-delà des discussions, articles et conférences. »
Ses ouvrages les plus connus et les plus étudiés demeurent Maïmouna (1953) et Nini, mulâtresse du Sénégal (1954), deux romans qui relatent le parcours de jeunes femmes africaines qui, à l’image d’un continent en transition, connaissent espoir, doutes et désillusions. Dans ces deux ouvrages, Sadji se livre à une analyse sans complaisance de la société africaine. Il n’en est pas moins un ardent défenseur de son pays et de sa culture (notamment par la création de la première station radio en langue nationale). Cette culture, il la veut perméable et ouverte sur les autres civilisations. En témoignent sa germanophilie (inédite pour l’époque) et le syncrétisme religieux qu’il a défendu et vécu, au grand dam de l’élite religieuse sénégalaise.
Détachement du lycée, le CEM Abdoulaye Sadji.
Le CEM Abdoulaye sadji est un établissement public, qui relève du ministère de l’Education nationale. Il dépend de l’IA de Rufisque et de l’IEF de Rufisque commune.
Il a été créé en 1986 et avait débuté au Lycée Abdoulaye Sadji (L.A.S). C’est en 1986 que le CEM s’est départagé du lycée pour abriter l’ancienne imprimerie nationale de Rufisque, juste prés de la maison de l’ancien maire Kora Fall, rue Ousmane Socé. Le CEM a connu plusieurs principaux que sont : Monsieur Mame Pathé Ndiaye (1986-1987), Monsieur Moussa Gueye( 1987-1988), Demba Kane (1988-2007),Ismaila Baldé (2007-2011), Cheikh Gningue (2011 à 2016) et Mme Khady Gaye DIOP à partir du 01 octobre 2016.

Khady Gaye Diop, Principale du CEM Abdoulaye Sadji de Rufisque.

Mais selon Monsieur Falou Séne, professeur, le principal le plus ponctuel et le plus rigoureux reste Demba Kane qui a beaucoup fait pour l’école.
Actuellement, l’établissement est constitué d’un bloc administratif qui comprend le bureau du principal, le bureau de la secrétaire et du comptable, le bureau des surveillantes (à l’entrée) et la salle des professeurs. Au total, l’école compte 14 salles physiques pour 19 classes (cours pédagogiques) : 6 sixièmes, 5 cinquièmes, 4 quatrièmes et 4troisièmes.
L’école vient d’avoir une salle informatique équipée de 12 machines qui sont toutes fonctionnelles.
L’établissement compte aujourd’hui 33 professeurs, 11 surveillants et un surveillant général.

Le souvenir de Abdou Salam Gueye, un ancien du lycée.
Le lycée Abdoulaye Sadji, baptisé ainsi depuis 1972 du nom de l’écrivain rufisquois, auteur de plusieurs œuvres dont « Maïmouna » et « Nini, la mulâtresse du Sénégal », reste un patrimoine vibrant de ce passé historiquement chargé et soulève encore des passions inextinguibles. D’après les archives nationales, l’ouverture de l’école normale des jeunes filles visait « la sélection d’une élite susceptible de relayer des institutrices européennes peu nombreuses et de fonder, avec son équivalent masculin, un ménage dévoué à la cause française ». Moussa Samb, président de la commission éducation du Conseil départemental de Rufisque, a côtoyé ces jeunes filles d’alors. « A l’époque, nous étions accueillis par les jeunes filles de l’Ecole normale. Elles étaient toutes de nationalités africaines francophones : dahoméenne, ivoirienne, guinéenne, togolaise etc.», fait savoir M. Samb qui fait partie de la première promotion du collège admise en 1957. Sur la bande souvenirs de ses quatre années scolaires déroulée qui l’ont vu passer de la 6ème à la 3ème, « le confort et la beauté de ce berceau du savoir ». Nostalgique de ces moments inoubliables, Moussa Samb d’énumérer quelques-uns de ses camarades de promotion : Jean Charles Ly, Touré Chérif Bachir, Thomas Abdoulaye, Catherine Faye, Dièye Mbacké, Oumou Guèye, Aminata Cissé qui, dit-il, ont tous joué des rôles éminents dans l’administration sénégalaise post indépendance. « Nous ne l’avons pas trouvé neuf, mais le bâtiment était très bien entretenu, il était repeint à chaque rentrée scolaire. Un très beau lycée à cette époque », rapporte pour sa part Abdou Salam Guèye. D’Ecole normale des jeunes filles, l’établissement scolaire est devenu en 1957 collège normal mixte, puis lycée de Rufisque en 1965, explique Abdou Salam Guèye, ancien pensionnaire de l’établissement entre 1965 et 1972 et membre du collectif « Sos Sadji », créé en 2016 pour sauver le prestigieux établissement.

Intérieur du lycée Abdoulaye Sadji, entrain d’être réfectionné par « SOS Abdoulaye Sadji ».

Mame Astou Gueye, ministre chargée de la Décentralisation et Coumba Gaye, ministre chargée des Droits de l’Homme (toutes deux sous Abdoulaye Wade), Mamadou Diouf, enseignant d’histoire à l’Université de Columbia, El Hadj Mbengue, fonctionnaire à la Banque africaine de développement à la retraite, Babacar Diagne, l’ancien directeur de la Radiotélévision sénégalaise et actuel ambassadeur du Sénégal aux Etats-Unis, sont tous passés par le lycée de Rufisque. Et ils ne sont pas les seuls, des médecins, des ingénieurs et des experts dans divers domaines ont fait leurs études secondaires dans cet établissement. Abdou Salam Gueye de se rappeler d’une cour verdoyante dans laquelle ils se pavanaient fièrement. « Nous étions la première promotion de Terminale L. Tenant fièrement sous le bras notre dictionnaire Latin-Français Gaffiot, nous déambulions dans la cour pour montrer aux filles et aux jeunots des classes inférieures que nous n’avions aucun complexe envers les matheux de la Terminale C. Mais ce qui me plaît le plus encore dans cette école, c’est le petit arc de triomphe de verdure qui trône dans la cour et la citation de Platon à l’entrée de la Salle des Profs – à réhabiliter d’urgence – et qui dit : ’’Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois, parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie’’», relève pour sa part, El Hadj Mbengue, premier agrégé en anglais du Sénégal, en 1975.

Cependant, des problèmes, le lycée n’en manque pas.
Au lycée Abdoulaye Sadji, Les toilettes empestent l’urine. La propreté a fui les parages. Les lavabos censés être « blancs » ont changé de couleurs; ils frôlent le marron. En dessus, les miroirs cassés nous renvoient un reflet en puzzle de notre propre image. L’intérieur des toilettes regorge de déchets de tout genre. Il n’y a aucun doute : cela fait un moment que cet endroit n’a pas eu droit à un coup de ménage.
Tout au long de la cour, longent des salles de classes. Quatre passages d’escaliers qui donnent sur la terrasse. Ce qui est particulièrement marquant dans cette cour de récréation, c’est non seulement son étroitesse, mais aussi le nombre insuffisant de bancs, et d’espace d’épanouissement des élèves.

Une partie de la cour du lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque.

Le lycée compte un terrain de basket bordé par une partie du mur d’enceinte, mais les activités sportives se font hors de l’école. Au champ de course de Rufisque.
Autant de problèmes rencontrés par cette école, qui ont poussé les anciens élèves dudit établissement à mettre sur pied un association dénommée « SOS LYCEE ABDOULAYE SADJI » afin de rénover leur lycée. Ce lycée qui a formé bien des générations, bien de personnalités dans ce pays. Autour de cette association se sont joints presque tous les anciens élèves qui n’ont de cesse de mener des activités pour sensibiliser sur les menaces de ruine qui pèsent sur ce patrimoine. Cette lutte sans relâche a fini par porter ses fruits avec l’Etat du Sénégal qui a entamé les travaux de réhabilitation au grand bonheur des anciens. Parmi ces anciens, on peut citer Nafissatou Diouf, journaliste à la RTS, Pape Alé Niang de la 2STV, le Docteur Amdy Diouf entre autres.
Toujours dans le cadre de ses activités, « SOS Abdoulaye Sadji » a organisé une journée de pèlerinage et de partage, ce samedi 09 septembre 2017, dans l’enceinte du lycée. Cette journée présidée par le préfet du département de Rufisque, a vu la présence de toutes les parties prenantes au projet.

A propos de l'auteur

Daouda SOW

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