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Au Sénégal, l’amour toujours à l’épreuve des castes…

    Lorsque l’on pose la question des castes aux jeunes, la réponse qu’ils en donnent ne saurait être surprenant. Beaucoup d’entre eux, affirment que le mariage tient sa source de l’amour. Tout du moins, c’est l’opinion tout tranchée qu’ils en ont. L’amour bouscule toutes les traditions, disent-ils. Mais, le pouvoir des castes n’a pas succombé au poids du temps, ni à l’ère moderne, encore moins à l’ouverture au monde. Encore aujourd’hui, la société sénégalaise se drape encore des habits de ses préjugés.

L’influence des castes est un véritable casse-tête pour les sénégalais amoureux. On naît « casté » ou noble. Des étiquettes héritées dès la naissance en fonction du travail de ses ancêtres, qui hiérarchisent la société, même jusqu’aux histoires de coeur. Mariétou et Moussa ont vu leur désir de convoler, voler en éclats. Alors qu’ils vivaient une relation amoureuse presque parfaite. Leur calvaire a commencé lorsqu’ils ont émis le souhait d’officialiser leur union devant Dieu et les hommes. « Quand Moussa Bâ m’a présenté à sa mère, la première chose qu’elle m’a demandé, c’était mon patronyme. Je lui ai rétorqué, ‘Thiam’. Le regard qu’elle m’a lancé, m’a tout de suite tiqué. A cet instant, j’ai su que mon histoire avec son fils était fini avant même d’avoir commencé, » confie – Mariétou, la voix légèrement tremblotante. « Face au refus de sa mère, à son insistance, il a fini par s’y plier. Le mariage n’a pas eu lieu et il n’aura jamais. Parce que mes parents également se sont sentis plus que vexés. D’autant plus que, la mère à Moussa a prétendu que j’emmènerai mon lot de misère, d’infortune si l’union avait été célébrée. »

M. et Mme Kassé eux, à la différence de Mariétou, ont opté pour le défi. L’appartenance à une caste étant bien plus déterminante que les ethnies, ils ont choisi de tenir tête à leurs familles en se mariant malgré tout. « Nous avons d’un commun accord, célébré notre mariage en France, dit-M. Kassé. Puisque c’est là-bas, à Sciences po que nous nous sommes connus. Nous étions venus ici, quand nous nous sommes sentis prêts à consolider la relation. Malheureusement, l’on s’est heurté au mépris de nos parents. Nous sommes mariés depuis six ans. Ce n’est qu’à la naissance de notre troisième enfant, que le père de mon épouse m’a adressé la parole. Nous sommes rentrés récemment, pensant naïvement que les choses se sont tassées maintenant. Mais non ! Nous découvrons avec stupéfaction qu’ils en sont toujours au point de départ.» Mme Kassé pour sa part, cache une réelle souffrance au fond de son cœur. Convainquant son époux de revenir au Sénégal, elle ne cesse de faire des démarches afin de réconcilier ses deux familles.

Cela paraît insensé mais, les castes composent toujours une hiérarchie sociale rigide qui vient parfois contrarier les décisions liées au mariage. Pourtant, certains n’hésitent pas à donner leur fille en mariage à un toubab (nom donné aux blancs venus d’occident). Voir un couple mixte, au Sénégal, est à la limite banale. Cela, ne choque plus. Mais si l’on donne à un toubab, la main de sa fille sénégalaise, un musulman à un chrétien, refuser le bonheur à un Dia et un Seck devient incompréhensible.

Cela, Oumou Khairy Dia et Rahmane Seck, en ont fait leur cause. A la différence du couple Kassé, M. et Mme Dia ont décidé de rester à Dakar, affrontant le dépit, la colère de leurs proches, et le regard de la société. C’est un couple respirant le bonheur, qui nous accueille dans leur habitat. Des photos de leur mariage, de leurs enfants, ornent les murs du salon. Plutôt avenant, c’est avec humour que M. Seck revient sur les péripéties de leur avant mariage. « Nous sommes mariés depuis huit ans maintenant, affirme-t-il. Nous avons dû mener un véritable combat pour en arriver à ce stade là. Je sais que les castes sont reconnues par la tradition, pas par la religion. Il nous a fallu beaucoup de courage, surtout à elle, et de persévérance pour faire triompher notre amour,» martèle t-il fier. « Je me suis faite un point d’honneur de relever le défi de notre union ‘interdite’, » poursuit-Mme Seck. « C’est une façon de prendre ma revanche sur tous ceux qui n’attendent qu’une seule chose, l’échec, la dissolution de notre ménage, » soutient-elle d’une voix fort déterminée. L’époux taquin dit ne pas rater une occasion de lui rappeler ce challenge. « Lorsqu’un problème surgit, ou que ses sauts d’humeur viennent tenir sa douce personnalité naturelle, il suffit que je lui rappelle là d’où nous sommes partis, » avance-t-il un brin taquin. Quand même, c’est assez laborieux. Vivre si près de sa famille, et en même temps, tellement éloigné. Mme Seck le conçoit et le vit assez mal. « Ma mère et moi, nous nous voyons en catimini, nous nous parlons au téléphone en cachette. Mes frères et sœurs profitent de leurs heures libres, pour me voir. Je n’ose pas mettre un pied chez moi. Mon père serait capable du pire. Il est très conservateur et a des idées tranchées sur tout. Apparemment, l’on ne prononce même pas mon nom en sa présence. Comme je suis l’aînée, il m’en veut de lui avoir désobéit disant que mes jeunes sœurs peuvent suivre mes pas. » A ces mots, le visage de la jeune dame s’assombrit, et traduit un mal être palpable.

Des couples à l’image de ceux-là, il y’en a à foison dans ce pays. Seulement, ils vivent tapis dans l’ombre, dans la plus totale discrétion.

Ce qu’en pense les religieux…

Comme le disait M. Seck, les castes sont reconnues par les coutumes, pas du point de vue religieux. Oustaz Malamine de la Medina le certifie. « Je suis moi-même un peu plus surpris de constater l’ancrage persistant de ces problèmes de caste, que les coutumes d’hier conservent toute leur prégnance. Pas plus tard qu’au lendemain de la korité un mariage s’est brisé à cause de cela. Une dame sortie de nulle part est allée rapporter à la belle-mère de la fille, que sa bru n’avait pas tout à fait du sang noble. Prétextant que sa grand-mère maternelle était d’ascendante griotte, la caste des musiciens chanteurs, considérée comme inférieure, » nous renseigne-t-il en fronçant les sourcils. Le problème de cette société sénégalaise, c’est que la religion s’est implantée en trouvant une société régie par leurs propres coutumes. Jusqu’à nos jours, la religion n’a pas surplombé les traditions ancestrales. Les gens accordent plus d’importance et suivent les traditions, plus que les préceptes coraniques. Et sur ce point, le Coran a été clair, précis et tranchant. « L’Islam ne reconnaît ni sang noble, ni castes. Tous les hommes naissent libres et égaux. Ce qui fait qu’un homme soit meilleur qu’un autre, se trouve dans sa piété. Un homme qui craint le Tout-Puissant, qui s’acquitte de ses devoirs religieux, en particulier de ses prières, voilà l’exemple type d’un homme meilleur, » tonne-t-il, la voix légèrement emporté.

Apparemment, l’évolution des mentalités et l’émancipation économique n’ont pas totalement réussi à bouleverser l’ordre des choses. En surface du moins. Puisque les préjugés ont la vie dure et maintiennent les barrières sociales. Ces mentalités là sont les germes des conflits latents qui, quelque fois explosent. Malheureux ou inconscient, les jeunes sénégalais ne trouvent pas le mot qui le qualifie.

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Mame Khary Leye

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